TOTO AU LUXEMBOURG

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Toto, un jeune gentleman de cinq ans et demi, passait tous ses loisirs, c’est-à-dire ses matinées et ses après-midi, au jardin du Luxembourg. Là, par ses façons avenantes et pas fières, il s’était créé quelques relations dans le monde des potaches et des étudiants. Sa bonne le laissait agir à sa guise, et tandis qu’elle jacassait avec les nounous ses payses, Toto circulait dans les groupes, appelant chacun de son nom, et distribuant gravement de grandes poignées de main.

Malheureusement, cette belle existence est terminée. Un jour, Toto est venu au Luxembourg avec sa maman, et cette dernière a pu s’assurer que l’éducation du jeune homme avait fait de trop rapides progrès dans une regrettable direction.

— Dis donc, m’man ! avait dit Toto.

— Quoi, Toto ?

— Tu vois c’te p’tite blonde qui passe là, toute frisée avec ses cheveux sur l’front?

— Eh bien ?

— Tu sais pas comment qu’é s’appelle ?

— Non, Toto.

— Eh bien, moi, je l’ sais… É’ s’appelle Alida Veau-d’Or.

— Alida… ?

— Veau-d’Or… Tu sais, comme le veau d’or que Moïse a fichu par terre, dans l’histoire sainte, que les Juifs étaient si colère… Tu sais bien ?

— Et comment sais-tu le nom de cette dame ?

— C’te dame ?… D’abord, c’est pas une dame.

— Demoiselle, alors ?

— Demoiselle non plus… C’est une grenouille.

— Une grenouille !!! — ???

— Oui, une grenouille… Ah ! oui, toi, tu connais qu’ les grenouilles dans les mares à la campagne. Eh ben ! à Paris, y en a aussi, des grenouilles, seulement c’est pas les mêmes grenouilles.

— Et, à Paris, qu’est-ce que c’est que les grenouilles ?

— Comment, à ton âge, tu sais pas encore ce que c’est que des grenouilles ?

— Toto, je te prie d’être poli. On ne parle pas comme ça à sa mère.

— Mais, m’man, je suis poli avec toi, seulement j’ peux pas m’empêcher d’être épaté !

— Épaté !… Mais, quelles drôles d’expressions tu as depuis quelque temps ! Tu me feras le plaisir de renoncer à tous ces vilains mots.

— Des vilains mots !… Ah ! zut, alors ! C’est toujours des vilains mots, avec toi. J’dirai pus rien, v’là tout !

Toto boude une grande minute, puis se ravisant tout à coup :

— À propos, j’ t’ai pas dit ce que c’est qu’les grenouilles à Paris.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Eh ben, c’est des petites femmes qui sont comme des bonnes dans les cafés ; seulement, tu sais, des chouettes bonnes, bien peignées, avec des chic robes et des petits tabliers blancs, et puis des petits sacs accrochés à la ceinture.

— Ah !

— Il y en a qui sont rud’ment gentilles.

— Ah bah !

— Mais oui… Si tu veux, nous repasserons par la rue de Vaugirard. J’ connais un café où qu’é sont tout l’temps à la porte… J’te les montrerai. J’en connais une justement, une qui s’appelle Titine.

La maman de Toto pousse un cri d’horreur.

— Comment, tu connais une de ces créatures ?

Toto paraît stupéfié de l’indignation maternelle.

— Pourquoi qu’ tu les appelles des créatures ? É sont pas méchantes du tout, pourtant.

— Je te défends absolument, tu entends bien, Toto, de fréquenter ce monde-là !

— Bon… bon. T’emballe pas, m’man, t’emballe pas ! J’ fréquent’rai pas ce monde-là, comme tu dis.

— Et puis, si tu n’es pas plus convenable, je te ferai corriger par ton père.

— Oh ! la ! la ! Avec ça que p’pa, quand il était étudiant, il allait pas voir les grenouilles ! Et moi, quand j’ serai étudiant, avec ça qu’ je m’ gênerai !

La maman reste confondue de tant de perversité précoce. Tout à coup débouche une troupe de touristes anglais qui se rendent au musée.

Toto fait autour de sa bouche un entonnoir avec ses deux mains, et de sa voix la plus tumultueuse :

— Ohé, les Angliches !… Ohé, les Angliches !

Les Angliches, ainsi interpellés, se retournent, et, méprisant leur microscopique blasphémateur, continuent vers le musée leur marche triomphale et saccadée.

La maman est devenue rouge de honte et de confusion. Toto s’en aperçoit et sourit supérieurement :

— Ça t’épate, ça ?… Eh ben, qu’est-ce que t’aurais dit l’aut’ jour !… Imagine-toi que v’là une voiture d’Anglais qui s’arrête devant l’ Panthéon… Alors y avait un bonhomme qui leur expliquait tout haut, en anglais, c’ que c’était qu’ le Panthéon… Alors, v’là un poivrot qui s’amène et qui s’ met à les attraper, comme j’ faisais tout à l’heure : « Ohé, les Angliches !… Ohé, les Angliches !… » Les Angliches étaient furieux… Alors le pochard est parti en leur faisant comme ça… Et puis il leur a dit : « Quand vous verrez l’ prince de Galles, vous lui direz que j’ l’em… ! »

Et Toto reproduit exactement la scène.

Les derniers mots, il les hurle au grand complet, en les rythmant sur ce geste bien connu qui s’appelle, dans les régiments, tailler une basane.

La maman de Toto ne sait plus où elle en est. Fiévreusement, elle saisit le poignet de son fils, et s’enfuit, éperdue.

Et voilà pourquoi le parc des Médicis est désormais interdit à Toto, jeune gentleman de cinq ans et demi.

Source : Alphonse Allais. Le Parapluie de l’escouade. Paul Ollendorff, 1893.

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