LÉON GANDILLOT

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La physionomie de Léon Gandillot — dont le Palais-Royal représente avec un si vif succès le Sous-Préfet de Château-Buzard — est trop connue des Parisiens pour que nous n’essayions pas, une fois de plus, de la décrire.

Au physique, Gandillot est un petit homme sec et nerveux, portant la moustache aux pointes cirées et l’impériale. Il quitte rarement son monocle et sa cravache.

Notre connaissance ne date pas d’aujourd’hui. Cela se passait en 48, pendant les journées de Juin, au moment de l’affaire des Arts-et-Métiers.

Gandillot était alors secrétaire de Ledru-Rollin, et moi, vice-consul du Venezuela à Amboise.

Fort républicains tous les deux, amis personnels d’Arago et de Garnier-Pagès, nous n’hésitâmes point à verser notre sang pour la défense des libertés menacées.

Quatre ans après, le coup d’État envoyait Gandillot à Lambessa, d’où il put s’évader, déguisé en ecclésiastique maronite.

Gandillot gagna le Canada, où il créa l’industrie de la brique à ressort ; puis, de là, passa aux États-Unis.

De cette époque date l’immense fortune de Léon Gandillot.

C’est lui qui eut l’idée d’acclimater dans les grandes villes de l’Amérique du Nord les procédés de galanterie en usage dans le vieux monde.

Il loua de vastes immeubles, fit venir de l’Europe, en général, et du quartier Saint-Georges, en particulier, nombre de jolies personnes point trop bégueules et d’une inlassable complaisance.

Six mois ne s’étaient pas écoulés que sa clientèle était faite, et quelle clientèle !

Tout ce que Uncle Sam compte de mieux, en fait de clergymen, d’aldermen et de sénateurs.

Très homme du monde, causeur charmant, infatigable valseur, musicien jusqu’au bout des ongles, Gandillot tenait à ce que ses maisons fussent parfaitement tenues : il y arrivait.

En 1866, nous retrouvons Gandillot en Autriche. À la bataille de Kœnigsgrœtz — que nous, dans notre ignorance de la langue allemande, nous appelons la bataille de Sadowa — Gandillot commandait le 3e corps autrichien, en majeure partie composé de Tyroliens. Ces braves gens, entraînés par l’audace de leur chef, se jetèrent, en chantant, sur les lignes allemandes. On sait le reste.

Arrive 70 et son sombre cortège. Gandillot rentre en France et jonche de son cadavre les principaux champs de bataille.

On le rencontre à Frœschwiller, à Bazeilles, au Bourget, à Châteaudun, à Pont-Noyelles, à Patay, à Dijon, etc.

On le rencontre partout.

La vocation du théâtre ne lui vint que plus tard et dans des conditions assez particulières pour être contées ici.

Fort ennuyé par une affaire de chantage, sur laquelle nous aurons le bon goût de ne pas insister, M. Francisque Sarcey cherchait de l’argent coûte que coûte.

Un archéologue de Montmartre, décédé depuis, qu’on appelait familièrement Peau-de-Lapin, mit en rapport MM. Francisque Sarcey et Léon Gandillot.

Ce dernier, apitoyé par les sanglots du critique, avança la somme qui s’élevait, si nous avons bonne mémoire, à pas loin de trente mille francs, contre lesquels M. Sarcey livra cent et quelques mille francs de billets.

Hélas ! les billets restèrent impayés !

Gandillot s’impatientait, quand M. Sarcey offrit une combinaison :

— Je n’ai pas d’argent à vous donner, dit-il, mais je puis vous rembourser en publicité. Faites des pièces de théâtre, j’en dirai le plus grand bien.

De guerre lasse, Gandillot accepta.

Il entra dans le premier café qui s’offrit à sa vue, demanda de quoi écrire, et composa les Femmes collantes.

La combinaison réussit à merveille ; à l’heure qu’il est (3 h. 20), M. Sarcey est presque acquitté de sa créance. Encore une pièce ou deux, et M. Gandillot ne sera plus contraint à faire du théâtre.

À moins que Gandillot, qui a beaucoup fréquenté les nègres aux Etats-Unis, ne fasse comme eux, et continue. P.-S. — J’ai reçu, ce matin, de M. Francisque Sarcey, la lettre suivante, que je m’empresse de reproduire :

« Monsieur,

» C’est seulement à l’instant qu’on me met sous les yeux une chronique de vous consacrée à Léon Gandillot, dans laquelle ma personnalité et mon nom se trouvent fâcheusement mêlés.

» Je ne m’attarderai pas à relever les erreurs dont fourmille votre biographie, erreurs qui ont indigné et copieusement affligé les amis de M. Gandillot. Ces rectifications ne me regardent en rien. Gandillot est assez grand garçon pour se défendre lui-même.

» Pour ce qui me touche personnellement, c’est une autre paire de manches, et je tiens, sans plus tarder, à donner quelques explications sur le fait auquel vous faites allusion dans votre chronique.

» Fort pressé d’argent, dites-vous, très ennuyé par une affaire de chantage, je dus m’adresser à la bourse de Léon Gandillot.

» La chose est exacte. Pour éviter tout malentendu, voici comment cela se passa :

» C’était quelques jours avant les débuts de mademoiselle X…, à l’Odéon. J’avais remarqué la petite au concours du Conservatoire où elle avait eu un deuxième prix de tragédie. Elle me plaisait beaucoup ; je le lui avais fait savoir et je pensais bien qu’elle ne débuterait pas à l’Odéon sans venir me dire un petit bonjour.

» Ça ne manqua pas, ou plutôt, ça manqua, car la petite rouée envoya en ses lieu et place, devinez qui ! sa femme de chambre.

» Je suis extrêmement myope. Ma foi, je n’y vis que du feu. D’ailleurs, la soubrette, admirablement stylée, joua son rôle à ravir.

» Elle alla jusqu’à me réciter des vers d’un jeune poète néo-moderne dont j’ai oublié le nom. Je me souviens de quelques fragments. C’était intitulé : Mon cœur :

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Mon cœur est une armoire à glace inexorable,
Où tristement gémit un vieux lièvre au doux râble :
Mon cœur est l’ostensoir des femmes sans aveu.
Vous ricanez, idiots ? Moi, j’y trouve un cheveu !
Mon cœur est un ruisseau qui ne bat que d’une aile.
Quand la hyène y vient boire, oh ! que tant pis pour elle!

» Etc., etc.

» Mais vous êtes là, à me faire causer poésie, et je m’écarte du sujet principal. Qu’est-ce que je disais donc ? Ah ! oui, la soubrette joua son rôle à ravir.

» C’était au mois de juillet. Il faisait extrêmement chaud, et dame ! nous nous étions mis à notre aise.

» Tout à coup, voilà la porte de mon cabinet qui s’ouvre à grands fracas. Un grand gaillard, solidement râblé, fait irruption en poussant des jurons à faire crouler toute la maison. C’était le cocher de mademoiselle X… qui venait d’avoir une idée ingénieuse.

» Moi, je perdis la tête, et, pas rassuré du tout, je signai 25,000 francs de billets, sous le prétexte que j’avais violé sa sœur. Elle était raide, celle-là, avouez-le !

» Voilà, cher monsieur, la fameuse histoire du chantage, dans toute sa simplicité. Vous voyez qu’il n’y a seulement pas, dans tout ça, de quoi fouetter une puce.

» Veuillez agréer, etc.

Francisque Sarcey. »

 

La lettre de M. Sarcey est trop courtoise pour que j’y ajoute un mot. Si j’ai pu causer le plus petit chagrin au galant homme de la rue de Douai, vous m’en voyez au désespoir.

 

Dernière heure. — Un ami intime de M. Sarcey, à qui je viens de montrer la lettre ci-dessus, m’affirme qu’elle n’est pas de l’écriture de l’éminent critique. Selon lui, j’aurais été le jouet d’un mystificateur. Je suis furieux !

Source : Alphonse Allais. Le Parapluie de l’escouade. Paul Ollendorff, 1893.

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