Cette aventure m’est arrivée vers 1882.
Je venais de m’installer dans le coin d’un wagon vide, et j’avais refermé la portière, avec l’espérance de rester seul, quand elle se rouvrit brusquement, et j’entendis une voix qui disait :
— Prenez garde, monsieur, nous nous trouvons juste au croisement des lignes; le marchepied est très haut.
Une autre voix répondit :
— Ne crains rien, Laurent, je vais prendre les poignées. Lire la suite
Archives pour la catégorie Nouvelles
UN PORTRAIT
Tiens, Milial! dit quelqu’un près de moi.
Je regardai l’homme qu’on désignait, car, depuis longtemps j’avais envie de connaître ce Don Juan.
Il n’était plus jeune. Les cheveux gris, d’un gris trouble, ressemblaient un peu à ces bonnets a poil dont se coiffent certains peuples du Nord, et sa barbe fine, assez longue, tombant sur la poitrine, avait aussi des airs de fourrure. Il causait avec une femme, penché vers elle, parlant à voix basse, en la regardant avec un œil doux, plein d’hommages et de caresses. Lire la suite
LE MASQUE
Il y avait bal costumé, à l’Élysée-Montmartre, ce soir-là. C’était à l’occasion de la Mi-Carême, et la foule entrait, comme l’eau dans une vanne d’écluse, dans le couloir illuminé qui conduit à la salle de danse. Le formidable appel de l’orchestre, éclatant comme un orage de musique, crevait les murs et le toit, se répandait sur le quartier, allait éveiller, par les rues et jusqu’au fond des maisons voisines, cet irrésistible désir de sauter, d’avoir chaud, de s’amuser qui sommeille au fond de l’animal humain. Lire la suite
L’INUTILE BEAUTÉ
I
La Victoria fort élégante, attelée de deux superbes chevaux noirs, attendait devant le perron de l’hôtel. C’était à la fin de juin, vers cinq heures et demie, et, entre les toits qui enfermaient la cour d’honneur, le ciel apparaissait plein de clarté, de chaleur, de gaieté.
La comtesse de Mascaret se montra sur le perron juste au moment où son mari, qui rentrait, arriva sous la porte cochère. Il s’arrêta quelques secondes pour regarder sa femme, et il pâlit un peu. Elle était fort belle, svelte, distinguée avec sa longue figure ovale, son teint d’ivoire doré, ses grands yeux gris et ses cheveux noirs; et elle monta dans sa voiture sans le regarder, sans paraître même l’avoir aperçu, avec une allure si particulièrement racée, que l’infâme jalousie dont il était depuis si longtemps dévoré, le mordit au cœur de nouveau. Il s’approcha, et la saluant :
— Vous allez vous promener? dit-il. Lire la suite