UN POÈTE NOUVEAU

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Appétit vigoureux, tempérament de fer,
Membert languit, Membert se meurt — ami si cher…
Qu’a Member ?
Hé, Momille, bonjour ! Comment va la famille,
Le papa, la maman ?… Tu pleures, jeune fille ?…
Qu’a Momille ?
Je viens de rencontrer, allant je ne sais où,
Outchou, le professeur qui courait comme un fou.
Qu’a Outchou ?

 

Ce petit poème, que je viens de citer dans son intégrité, s’intituleSollicitudes et a pour auteur M. Franc-Nohain.

Comme bien vous pensez, Franc-Nohain n’est qu’un pseudonyme (qui cache un des plus excellents préfets de notre troisième République).

De la personnalité du poète, je ne dirai rien, dans l’effroi justifié de nuire à son avancement. Mais l’Œuvre m’appartient et je me considérerais comme un bien sale voyou, si je n’en faisais pas profiter mes charmants lecteurs et mes toutes gentilles lectrices.

Le bagage littéraire de Franc-Nohain se compose d’un certain nombre de petits poèmes, tous d’une rare intensité et peu volumineux, comme vous avez pu juger par Sollicitudes.

Car, enfin, rien n’aurait pu empêcher notre barde de s’informer aussi de ce qu’a Sagnac, de ce qu’a Ran d’Ache, et de ce qu’a Mille de Sainte-Croix.

Il y met de la discrétion. Sachons l’en louer.

Les idées qui composent le fond des poèmes de Franc-Nohain sont, en général, bizarres, inattendues, et suggestives combien ! L’artiste a su s’affranchir des moules odieux et surannés. Quand, par hasard, il se rencontre un alexandrin, tenez pour certain que Franc-Nohain n’a pu faire autrement et qu’il en est au désespoir.

Une des premières choses que je lus de ce poète était sa Ronde des neveux inattentionnés. Elle me fit tant de plaisir, à cette époque, que je vous demande la permission de la citer en entier. Il s’agit de quelques jeunes gens dont les oncles ont disparu, à la suite, sans doute, de quelque basse débauche. Les neveux parlent :

Nous sommes allés dans des gares de ceinture,
Nous avons parcouru des plaines et des coteaux ;
Nous avons vu stopper des bateaux,
Et nous avons vu s’arrêter des voitures ;
Mais les bateaux sont repartis
Et les voitures sont reparties aussi
Sous les quinconces,
Nous ne retrouvons pas nos oncles.

Nous y sommes allés bien des dimanches,
Nous y sommes allés bien des lundis,

Mardis, mercredis, jeudis, vendredis,
Ça n’a pas été une autre paire de manches;
Il est probable que, nous y serions allés les samedis
Ça aurait été la même chose aussi ;
Sous les quinconces,
Nous ne retrouvons pas nos oncles.

 

Certes, ces vers n’ont rien de cornélien, mais quelle admirable évocation de la vie actuelle ! Comme rien n’est oublié ! En un mot, comme ça y est !

Qu’il ne se mêle pas, de temps en temps, quelques invraisemblances dans l’œuvre de Franc-Nohain, je n’ai garde de le nier. L’histoire suivante, entre autres, est parfaitement inacceptable (je cite seulement les fragments indispensables à la compréhension du récit) :

 

J’ai connu, dans mon enfance, un vieux lapidaire
Qui avait fait emplette de trois ou quatre dromadaires,
Par malheur, le lapidaire dut les placer dans sa commode :

Les logements, à Paris, sont si incommodes.

Et alors, les pauvres dromadaires,
Sont tous morts, parce qu’ils n’avaient pas assez d’air.

 

Un peu, dans la même note, la Chanson du Porc-épic.

 

C’était un petit porc-épic
Que je trouvai, un soir, sur mon paillasson, rue Lepic.

 

M. Franc-Nohain conte, alors, qu’il contemple le jeune animal, lui demande si c’est bien chez lui, Franc-Nohain, qu’il désire entrer, s’il n’y a pas erreur. Comme l’animal ne répond pas, le poète insiste :

 

C’est alors que je m’aperçus qu’il était crevé :
Et je n’ai pas cru utile, vous comprenez, d’insister.

 

La vie bourgeoise intéresse également Franc-Nohain. Quelques tableaux, joliment troussés, d’intérieurs calmes ou tragiques, se rencontrent dans sa série. La Complainte de Monsieur Benoît est à citer. Malheureusement, la place me manque.

Il s’agit d’un monsieur Benoît qui s’est suicidé.

 

Dans sa coquette maison de campagne de St-Mandé.

 

Pauvre madame Benoît ! Pauvre fils Benoît! etc., etc.

 

Cette pauvre mademoiselle Benoît est également bien à plaindre,
Elle qui allait épouser un riche industriel de l’Indre.

 

Et le poète termine ainsi :

 

N’empêche que toute la famille est allée à l’enterrement,
Et il faut avouer qu’il leur était bien difficile de faire autrement.

 

La dernière production de Franc-Nohain m’a charmé à un point que je ne saurais dire. Elle est dédiée à Notre Mæterlinck, et intitulée : Les Cure-Dents se souviennent et chantent.

Dans ce petit poème d’une exquise intimité, l’artiste se sert de la fiction suivante : les cure-dents qui proviennent de plumes d’oies, comme chacun sait, rencontrent dans les molaires des consommateurs quelques fragments du volatile auquel ils furent arrachés.

 

Alors il nous souvient
Des jours anciens,
Et du soir d’automne où quelque servante accorte
Pluma notre pauvre mère devant la porte.
En fermant les yeux, je revois
L’enclos plein de lumière,
La haie en fleur, le petit bois,
La ferme et la fermière.
(Comme dit si ingénieusement Hégésippe Moreau.)
Sur les tables des restaurants à prix modiques,
Nous sommes les tristes cure-dents mélancoliques.

 

Tout cela n’est-il pas d’un charme très prenant ?

M. Franc-Nohain a beaucoup souffert dans la vie, cela se voit. Fasse le ciel qu’il souffre encore beaucoup pour que nous nous délections plus longtemps à le lire.

Source : Alphonse Allais. Pas de bile ! Flammarion, 1893.

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