UN MÉCONTENT

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L’homme qui, sur le trottoir, attendait l’omnibus Batignolles-Clichy-Odéon en même temps que moi, certainement je le connaissais, mais où l’avais-je vu, et comment s’appelait-il ? Cruelle énigme !

Sans être un jeune homme, c’était un homme jeune encore.

Ses traits, ses façons, toute son allure indiquaient un personnage inquiet, susceptible et ronchonneur.

Enfin l’omnibus arriva.

À l’appel des numéros, la foule se rua, pataugeant dans la boue qui, ce jour-là, couvrait Paris de son manteau fluide et particulièrement copieux.

Le 7, le 8, le 9 montèrent.

L’homme jeune encore, porteur du nº 10, grommela des paroles de désappointement qui se conclurent par le cri de : Vive Boulanger !

— Allons ! bon, pensai-je, un mécontent !

Nouvelle attente, nouvel omnibus, nouveau pataugeage.

Cette fois-ci, nous pûmes monter sur la plate-forme, mon provisoire inconnu et moi.

Je payai ma place au moyen de trois décimes de bronze.

L’homme en fit autant à l’aide d’une pièce de 2 francs, sur laquelle leconducteur lui rendit une somme de 1 fr. 70 exclusivement composée de monnaie de billon.

— Que voulez-vous que je fasse de toute cette mitraille ? s’écria l’homme, exaspéré.

— Je regrette beaucoup, répondit le conducteur avec une courtoisie qu’on a peu coutume de rencontrer chez cet ordre de fonctionnaires, mais je n’ai pas une seule pièce blanche dans ma sacoche.

Toujours grommelant, l’homme distribua ses trente-quatre sous dans des poches différentes et poussa un second cri de : Vive Boulanger !

À ce moment, il m’aperçut, me reconnut et serra ma main avec les signes extérieurs de la plus vive allégresse.

— Je suis sûr que tu ne me reconnais pas ? fit-il.

— Si, si, mais je ne me rappelle pas bien…

— Je l’aurais parié !… Il n’y a qu’à moi que cela arrive. Je reconnais tous mes amis, et pas un seul de mes amis ne me reconnaît… Vive Boulanger !

Il se décida à se nommer : Fortuné Bidard, et tout de suite je reconnus mon vieux camarade de collège.

Fortuné Bidard ! Si jamais un nom s’appliqua mal à une personnalité, c’est bien celui-là.

Dès sa plus tendre enfance, la vie ne fut pour lui qu’une perpétuelle récolte de guignes, qu’une forêt de gaffes, qu’un ouragan de pensums immérités.

Chaque journée se marquait par un épisode malencontreux survenu à Bidard en classe, dans la rue ou dans sa famille.

Excellent élève, il n’arrivait jamais à décrocher le plus petit prix ou le moindre accessit.

C’est à croire qu’une légion de mauvais petits démons tourbillonnait autour de Fortuné, s’ingéniant à faire rater ses pauvres entreprises.

Une aventure, entre autres :

Un jour, on faisait une composition de mathématiques pour le concours général. Fortuné travaillait avec un acharnement mêlé de joie. Évidemment, ça marchait bien.

Tout à coup, Bidard s’essuya le front et se frotta les mains d’un air absolument satisfait.

— Tu as fini ? lui demandai-je à voix basse.

— Oui, je n’ai plus qu’à mettre au net… Épatant, mon cher, je n’ai pas manqué un problème.

Puis, avant de recopier sa composition, il leva le bras droit et fit claquer ses doigts. Le pion comprit et voulut bien acquiescer.

L’absence de Bidard fut courte.

Il revint à la hâte, ajustant ses bretelles, s’assit à sa place et poussa un grand cri qui nous alla droit au cœur.

Parmi les papiers qu’il avait emportés, vous savez où, se trouvaient les feuillets du fameux brouillon si réussi.

Allez donc le chercher maintenant ! Bien entendu, le temps lui manqua pour refaire sa composition et, encore une fois, un joli prix de mathématiques lui passa sous le nez.

Infortuné Bidard ! Il m’apprit que la chance avait continué à lui tourner le dos avec la même obstination.

— Rien ne me réussit, mon pauvre ami. J’ai travaillé comme un nègre et j’ai eu toutes les peines du monde à passer mes examens. Et tu veux que je soiscontent ? Allons donc !… Vive Boulanger !

— Vive Boulanger !

— Et les femmes, donc ! C’est encore ça qui me réussit ! Je ne te parlerai pas de mes débuts en matière de femmes, je te ferais dresser les cheveux sur la tête. Mais dernièrement, j’avais une petite bonne amie, bien gentille, bien douce et que je croyais fidèle. Elle s’appelait Caroline. Un jour, j’arrive seul au café, où nous avions l’habitude d’aller, Caroline et moi. Un de mes amis me demande : « Qu’est-ce que tu as donc fait de Caroline ? » Je ne sais pas ce qui me passe par la tête, je veux faire une blague et je lui réponds : « Caroline, je l’ai lâchée ! » Alors, lui, me serre la main et me dit : « Eh bien, mon vieux, je te félicite de t’être débarrassé de cette petite grue qui t’a trompé avec tous tes amis, sans compter les indifférents. » Je me suis informé : c’était vrai. Et tu veux que je sois content ?… Allons donc !… Vive Boulanger !

— Vive Boulanger !

— Mais, je vais te quitter… Imagine-toi que je vais faire ma première visite à ma fiancée, une personne charmante, la fille d’un marchand de stores de la rue Richelieu… Je ne sais pas, mais j’ai comme un pressentiment qu’il va m’arriver quelque chose d’ici là. Nous voilà presque arrivés… Tiens, c’est là. Au revoir !

— Au revoir !

Fortuné Bidard me serra la main et descendit.

Il descendit même beaucoup plus bas qu’il ne le souhaitait, car je le vis s’étaler, de tout son long, sur le sol qui, ce jour-là (je vous l’ai déjà dit), s’enduisait d’une jolie boue bien grasse, bien noire et bien surabondante.

Bidard se releva furieux, et l’omnibus était déjà arrivé à la hauteur de la Bibliothèque Nationale, que j’entendais encore des cris de : Vive Boulanger !

— Vive Boulanger ! répétai-je, apitoyé.

 


J’ai tenu à publier cette histoire, bien que d’une actualité défraîchie, pour montrer aux générations futures quel fut l’état d’âme de certains Français en les années de grâce 1889-90-91.

Source : Alphonse Allais. Vive la vie !, Flammarion, 1892.

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