THE MEAT-LAND

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À ce récit, une sourire d’incrédulité fleurit sur mes lèvres et de petites lueurs de rigolade avivèrent l’éclat de mon regard.

Mon interlocuteur ne se démonta point, ce qui ne vous surprendra nullement quand vous saurez que mon interlocuteur n’était autre que le Captain Cap, ancien starter à l’Observatoire de Québec (c’est lui qui donnait le départaux étoiles filantes).

Cap se contenta d’appeler le garçon du bar et de commander « Two more », ce qui est la façon américaine de dire : «  Remettez-nous ça », ou plus clairement : « Encore une tournée. »

Je connais le Captain Cap depuis pas mal de temps ; j’ai souvent l’occasion de le rencontrer dans ces nombreux américan bars qui avoisinent notre Opéra National et l’église de la Magdeleine ; je suis accoutumé à ses hyperboles et à ses bluffages, mais cette histoire-là, vraiment, dépassait les limites permises de la blague canadienne.

(Les Canadiens, charmants enfants, d’ailleurs, sont, comme qui dirait, les Gascons transatlantiques.)

Cap me racontait froidement qu’on venait de découvrir, à six milles d’Arthurville (province de Québec), une carrière de charcuterie !

J’avais bien entendu et vous avez bien lu : une carrière de charcuterie ! demeat-land (terre de viande), comme ils disent là-bas.

Je résolus d’en avoir le cœur net, et le lendemain matin, je me présentais au commissariat général du Canada, 10, rue de Rome.

En l’absence de M. Fabre, l’aimable commissaire, je fus reçu — fort gracieusement, je dois le reconnaître — par son fils Paul et l’honorable Maurice O’Reilly, un jeune diplomate de beaucoup d’avenir.

— Le meat-land ! se récrièrent ces gentlemen. Mais rien n’est plus sérieux ! Comment ! vous ne croyez pas au meat-land ?

Je dus confesser mon scepticisme.

Ces messieurs voulurent bien me mettre au courant de la question et j’appris de bien étranges choses.

Aux environs d’Arthurville, existait, en pleine forêt vierge (elle était vierge alors), un énorme ravin en forme de cirque, formé par des rocs abrupts et tapissés (à l’instar de nos Alpes) de mille sortes de plantes aromatiques, thym, lavande, serpolet, laurier-sauce, etc.

Cette forêt était peuplée de cerfs, d’antilopes, de biches, de lapins, de lièvres, etc.

Or, un jour de grande chaleur et d’extrême sécheresse, le feu se mit dans ces grands bois et se propagea rapidement par toute la région.

Affolées, les malheureuses bêtes s’enfuirent et cherchèrent un abri contre le fléau.

Le ravin se trouvait là, avec ses rocs abrupts mais incombustibles. Les animaux se crurent sauvés !

Ils avaient compté sans l’excessive température dégagée par ce monumental incendie.

Cerfs, antilopes, biches, lapins, lièvres, etc., se précipitaient par milliers, dans ce qu’ils croyaient le salut et n’y trouvaient que la mort par étouffement.

Non seulement, ce gibier mourut, mais il fut cuit.

Tant que la température ne fut pas revenue à sa norme, toute cette viande mijota dans son jus (ainsi que l’on procède dans les façons de cuisine dites à l’étouffée).

Les matières lourdes ; os, corne, peau, glissèrent doucement au fond de cette géante marmite. La graisse plus légère monta, se figea à la surface, composant, de la sorte, une couche protectrice.

D’autre part, les petites herbes aromatiques (à l’instar de celles de nos Alpes) parfumèrent ce pâté et en firent un mets succulent.

Ajoutons qu’un dépôt de meat-land doit prochainement s’installer à Paris, dans le vaste immeuble qui fait le coin de la rue des Martyrs et du boulevard Saint-Michel.

Une Société est en voie de formation pour l’exploitation de cette substance unique.

Nous reviendrons sur cette affaire.

Source : Alphonse Allais. Pas de bile ! Flammarion, 1893.

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