LE PATRON BON AU FOND

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LE PATRON BON AU FOND

MAIS UN PEU NARQUOIS ET L’EMPLOYÉ
PAS SÉRIEUX POUR UN SOU
HISTOIRE ÉCOSSAISE

 

Lucie, ma jolie petite british bonne amie, ma tant blonde, comme disent les poètes, m’a conté une histoire qui fit ma joie.

C’est arrivé, paraît-il, en Écosse. Mais n’ajoutez aucune importance à ce détail, car la chose aurait pu aussi bien se passer dans le Hanovre, le Rouergue, le Palatinat ou la vallée d’Auge.

Ce récit gagnera à être lu, par places, avec un léger accent anglais :

Le jeune Alexander Mac-Astrol était un charmant garçon, doué d’une figure avenante et d’une bonne humeur incoercible.

De plus, musicien consommé, rompu aux mille séductions de son âge et de son sexe, il excellait à tous les sports, à tous les divertissements, ce qui le faisait rechercher des meilleures familles d’Édinboro (coutumière façon nationale de dire et d’écrire Édimbourg.)

Malheureusement, toutes ces belles qualités étaient gâtées par l’abominable défaut de paresse : Alexander Mac-Astrol était paresseux comme tous les loirs de la création, y compris le peintre Luigi Loir lui-même.

En outre, il était peu sérieux en affaires : quand on l’envoyait en course, il demeurait de très longs temps à fumer des cigarettes dans Princes-Street, ainsi que font les Français sur les grands boulevards.

Et l’occasion se présenta bien souvent qu’entrant à l’improviste dans le bureau d’Alexander, le directeur le trouva exécutant la danse des claymores — les claymores étant remplacées par des parapluies.

Quel bon patron c’était que le directeur de la Central Pneumatic Bank (limited) !

Jamais, de sa part, un mot plus haut que l’autre ! Jamais un mouvement d’impatience !

Quand un employé avait manqué à ses devoirs, M. Mac-Rynolinn — c’est ainsi qu’il s’appelait — le mandait en son bureau, le blaguait un peu, perpétrait parfois un calembour sur son nom et le renvoyait à son affaire.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

À quelques jours de là — la date ne fait rien à la chose — le jeune Alexander Mac-Astrol s’affubla d’une physionomie éplorée pour annoncer à M. Mac-Rynolinn qu’une de ses tantes — à lui, Mac-Astrol — venait de mourir, et qu’il serait bien heureux d’avoir libre sa journée du lendemain, afin d’assister aux obsèques de la bonne vieille lady.

— Mais, comment donc ! acquiesça l’excellent M. Mac-Rynolinn, c’est trop juste !… Amusez-vous bien, mon ami.

Le lendemain de ce jour, le directeur de la Central Pneumatic Bank (limited) se promenait avec quelques Français de ses amis…

Parmi ces Français, se trouvait un nommé Taupin que M. Mac-Rynolinn s’amusait énormément à appeler sir Blackburn, on n’a jamais su pourquoi.

… avec quelques Français de ses amis, dis-je, quand il aperçut, pêchant dans la Codfly — petite rivière qui se jette dans le Forth — un jeune homme qui ressemblait furieusement à Alexander Mac-Astrol.

Si furieusement, d’ailleurs, que c’était Alexander Mac-Astrol lui-même.

Le bon patron ne voulut pas déranger son commis d’une opération qui semblait le passionner tant.

Mais, le lendemain matin, le jeune Alexander fut avisé par un groom que le directeur le mandait en son bureau :

— Ah ! vous voilà, mon ami, fit M. Mac-Rynolinn. Asseyez-vous… ou plutôt, ne vous asseyez pas, car je n’ai qu’un mot à vous dire.

Alexander ne s’assit pas et le patron continua, en tripotant ses favoris :

— La prochaine fois que vous aurez la douleur de perdre madame votre tante, soyez donc assez gentil pour me rapporter une friture.

Source : Alphonse Allais. Le Parapluie de l’escouade. Paul Ollendorff, 1893.

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