LE BON FACTIONNAIRE RÉCOMPENSÉ

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CONTE DE NOËL

 

Noël ! Noël ! Nom d’un chien, qu’il fait froid !

Les hommes de garde se tassent autour du poêle qui ronfle comme un sourd.

Tous les hommes sont contents, car la nuit qui vient, c’est la nuit de Noël, et l’on va manger du boudin grillé et boire du bon vin blanc.

Le joyeux soldat de 2e classe, vicomte Guy de la Hurlotte, a déclaré :

— Puisque je suis de garde, cette nuit, ce réveillon-là, c’est ma tournée.

Les yeux luisants, tout le poste a répondu : « Vive La Hurlotte ! »

Ça n’est pas pour dire, mais n’empêche tout de même qu’il fait bigrement froid.

— Voilà la neige qu’elle tombe ! annonce Labroche qui vient du dehors.

Oui, elle tombe, la neige. Elle tombe comme s’il en pleuvait. Elle tombe, elle tombe, elle tombe. Et les hommes se tassent encore davantage autour du poêle qu’on charge de houille.

 

 

Dix heures.

C’est le moment d’aller relever les factionnaires.

Le caporal de pose, frileux et flemmard, se demande pourquoi il irait se geler. Bah ! les nouveaux iront bien relever leurs camarades tout seuls. La nuit de Noël, est-ce qu’on fait des rondes !

Le pauvre soldat Baju se dirige mélancoliquement vers la Poudrière, où l’appelle son tour de faction.

Brrr ! Il ne va pas faire bon à la poudrière, de dix heures à minuit.

Pourvu que les autres, au poste, n’aillent pas manger tout le boudin et boire tout le vin blanc, pendant ce temps-là !

Faction frigide et triste.

La neige s’est mise à tomber en rafale.

Baju s’enveloppe et s’abrite du mieux qu’il peut.

L’une après l’autre, chaque horloge de la ville décroche, avec des lenteurs à en mourir, les quarts, les demies, les heures.

Les paroisses sonnent leur messe de minuit.

Et comme la neige abolit tous les bruits du ras de la terre, voilà qu’on entend, de très loin, les cloches des églises de campagne.

Le pauvre Baju a les yeux pleins de larmes : une des cloches du lointain a tout à fait le même son que la cloche de son église, à lui, là-bas, au pays.

Et c’est, pour Baju, la brusque et nette évocation de la maman et des deux petites sœurs, à genoux dans l’église du village, priant le bon Dieu pour que le pauvre gars ne soit pas trop malheureux et, surtout, pour qu’il revienne bientôt.

 

 

Minuit !

Et même plus de minuit !

Baju commence à trouver qu’on ne vient pas le relever souvent.

Restera-t-il du boudin ? Restera-t-il du vin blanc ? Cruelle énigme !

Partout autour de lui, Baju voit s’étaler, sur ce quartier perdu de la Poudrière, le grand manteau blanc de la neige épaisse.

Sans compter que ça tombe toujours.

Ah !… quelqu’un, là-bas !… Zut !… ce n’est pas un soldat… c’est un vieux.

Un pauvre vieux qui ne doit pas en mener large, par ce temps-là.

Son grand manteau gris n’a pas l’air cossu, et ses beaux cheveux d’argent ne valent pas un bon capuchon.

Encore tout attendri par la vision du pays, le clocher, la mère, les petites sœurs, Baju sent son cœur inondé de tendresse et de pitié.

— Entrez là-dedans, mon vieux bonhomme, vous serez mieux que sous la neige.

Et, se dépouillant de son manteau de guérite, il en couvre l’homme âgé, qui le remercie d’une voix grave et douce.

Baju, lui, piétine dans la neige froide, heureux de rendre service au pauvre vieillard.

Une accalmie.

— Merci bien, mon ami, fait le vieux s’en allant, votre bonne action vous portera bonheur.

Et les quarts et les demies continuent à se décrocher, comme à désespoir, des beffrois de la ville !

 

 

Enfin ! C’est pas malheureux !

Si c’est pas honteux de relever un homme à une heure moins cinq, au lieu de minuit !

Labroche, qui relève Baju, est abominablement gris, circonstance qui ravive chez Baju les inquiétudes relatives au boudin et au vin blanc.

Ils ont dû en faire, une noce !

Juste ! Ah ! les cochons !

Tout le poste depuis le tambour jusqu’au sergent, saoul comme un poste polonais, vautré, pêle-mêle, sur le lit de camp.

Le boudin n’existe plus qu’à l’état d’arôme un peu fort.

Les bouteilles de vin sont sèches à croire qu’on les a passées à l’étuve.

Ah ! oui, les cochons ! On n’est pas cochon comme ça !

Et ils ronflent tous comme des toupies hollandaises, un lendemain de kermesse.

 

 

Baju ranime le feu près de s’éteindre et se déchausse pour chauffer ses pauvres pieds gelés.

C’est bon, un bon feu !

La chaleur engourdit Baju, et Baju s’assoupit.

Et quand Baju, réveillé, veut se chausser, il s’aperçoit qu’on a mis quelque chose dans ses godillots. Quoi ?

Baju s’empare du godillot droit et constate la présence d’objets métalliques et ronds, qui brillent.

Un louis, deux louis, trois louis, quatre louis, cinq louis!

Cinq louis d’or tout battant neufs !

Baju, beaucoup trop honnête pour placer cette somme dans son porte-monnaie, la dépose dans sa cartouchière, provisoirement.

Le godillot gauche recèle trois paquets enveloppés de papier : un gros et deux petits.

Le gros c’est un couteau de trente-deux lames, infiniment plus superbe que ceux qu’il admire tous les jours à la devanture du coutelier de la Grand’Rue.

Les deux petits paquets, ce sont deux paires de boucles d’oreilles, mignonnes comme tout, pour ses petites sœurs, parbleu !

Et puis enfin, Baju trouve une carte de visite portant ces mots :

 

Le Bonhomme Noël

Remercie bien vivement M. Baju de sa gracieuse hospitalité.

Villa des Flocons
Le Ciel
Source : Alphonse Allais. Pas de bile ! Flammarion, 1893.
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