L’AMOUR CHEZ LES TORTUES SYRIAQUES

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Je n’ai pas l’honneur de connaître M. de Cherville, mais je l’aime beaucoup.

C’est lui qui fait passer dans l’austère Temps, de M. Hébrard, comme une bouffée de plein air, comme une bonne odeur de ferme et de jardin.

C’est lui qui vient nous annoncer, dans notre oublieux Paris, que les colzas s’annoncent bien, qu’on aura une bonne demi-année d’orge ; malheureusement, quant aux sarrazins, leur récolte sera presque nulle, sauf dans l’Orne et l’Ille-et-Vilaine.

Des anecdotes égayent cette technicité rurale, et aussi des souvenirs d’enfance doux à M. de Cherville. Il se rappelle les belles cerises qu’il dévora un jour avec une jolie petite cousine, à l’ombre d’un magnolia grandiflora, lequel, lui aussi, a son histoire.

Une chose ternit ma respectueuse estime pour M. de Cherville, c’est la haine terrible qu’il professe à l’égard des braconniers. (Moi, je suis pour les braconniers.)

M. de Cherville considère le gibier comme une sorte d’entité extrêmement spéciale, organisée par le Créateur pour l’amusement exclusif et l’alimentation des personnes riches.

Le paysan qui fricasse un lapin pris dans sa luzerne semble, à M. de Cherville, mériter les plus noires galères.

Malgré son talent et son esprit, M. de Cherville a la faiblesse de croire aux classes dirigeantes.

Il y a là, entre M. de Cherville et moi, une petite divergence de vues sur laquelle j’aurai le bon goût de ne pas insister.

Quoi qu’il en soit, M. de Cherville sait de belles histoires sur les animaux et il les conte à merveille.

Il connaît leurs mœurs et leurs amours. Pas une alcôve de la nature à laquelle ce sympathique voyeur n’ait vrillé son trou !

Ainsi, les tortues ! Savez-vous comment les tortues s’aiment en Syrie ?

Si vraiment, comme on l’a dit, l’amour n’était que le contact de deux épidermes, les pauvres tortues n’auraient que des plaisirs trop relatifs. Eh ! bien, rayez cela de vos tablettes et lisez M. de Cherville :

« … Au moment des amours, le mâle des tortues poursuit la femelle, la sollicite, la persécute, mais sans succès ; la femelle résiste à toutes invites. Alors, l’amoureux se met en quête d’une certaine herbe dont la belle est très friande, la cueille et la lui porte. Celle-ci n’y a pas plutôt goûté que toute velléité de résistance s’évanouit, elle s’abandonne à l’astucieux séducteur, et pendant un instant, tous deux égalent en bonheur les dieux de l’Olympe, qui n’ont plus sur eux que l’avantage de pouvoir se passer de l’herbe magique. »

Hein ! que dites-vous de cela ? Et, au lieu d’envoyer de vulgaires fleurs très chères à votre amie, ne serait-ce pas plus malin de lui faire remettre un petit paquet de cette herbe magique ?

Les jeunes Syriens y ont pensé :

« Lorsqu’une belle se montre cruelle, ajoute M. de Cherville, on aperçoit, le soir, le délaissé se promenant mélancoliquement dans quelle vallon ; on suppose qu’il cherche à adoucir l’amertume de son désespoir : il est tout simplement en quête d’une tortue mâle ; il n’a pas de peine à la rencontrer, cette espèce abondant dans le pays. Alors, il la suit jusqu’à ce qu’il lui voie cueillir le fameux talisman, s’en empare, puis fait en sorte de le glisser dans les vêtements de la jeune fille. Pour notre espèce, il n’est même pas besoin que le travail de la digestion ait fait passer les sucs de cette herbe bienheureuse dans l’organisme du sujet pour qu’ils produisent leur effet. »

Le nom de l’herbe, monsieur de Cherville !… De grâce, le nom de l’herbe !

Ou, sans cela, je fais comme le jeune et beau Dunois, je pars pour la Syrie !

Source : Alphonse Allais. Pas de bile ! Flammarion, 1893.

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