CRIME RUSSE

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À propos de bottes.
Dostoiewski.

 

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Ce fut l’excès même de la hideur de cette vieille, je crois bien qui m’attira chez elle.

Quand, passant dans une ruelle sinistre et transversale, je l’aperçus à sa fenêtre, cette détestable vieille, avec son masque violâtrement blafard, ses petits, yeux où luisaient toutes les sales luxures, et sa frisottante perruque brune, si manifestement postiche, il me monta au cerveau une bouffée de cette lubricité fangeuse qui vient hanter les rêveries de certains très jeunes hommes et de quelques vieux dégoûtants.

De près, elle était répugnante au-delà de toute expression.

La couperose de ses vieilles joues molles se trouvait encore aggravée par le poudroiement louche d’une veloutine acquise chez une herboriste de onzième classe, sans doute avorteuse.

Des réparations successives à son énorme râtelier avaient mis des dents d’azur trouble à côté d’autres qui semblaient de vieil ivoire.

Et si, en ce moment, je n’avais pas eu l’esprit si calme, je me serais certainement

cru le jouet d’un angoisseux cauchemar.

Ce n’était pas le besoin qui la poussait à accomplir son immonde profession, car tout, chez elle, sentait l’aisance presque confortable.

Des draps fins et blancs garnissaient le lit, un lit de villageois cossus. Une armoire normande en chêne massif se carrait dans un coin de la chambre avec cet aspect riche, cette apparence — inexplicable par la raison — d’être remplie, qui fait que les gens comme moi distinguent infailliblement, même fermées, les armoires pleines des vides.

D’une voix crapuliforme qu’elle essayait de faire gazouillante, la vieille me causait. Elle disait la gloire de mes bottes.

— Comme tes bottes sont belles !

Effectivement, mes bottes, ancien cadeau que me fit à Plewna le général Sakapharine, étaient plus belles que nulle langue humaine ne saurait l’exprimer.

Je goûtai la joie de contrarier la vieille :

— Mes bottes ! Elles sont ignobles ; je les ai payées trente-cinq sous, ce matin, à un ramasseur de bouts de cigare, place Maubert.

— Sale blagueur !

Pendant que la conversation continuait sur ce ton, l’idée me vint, hantise vague d’abord, de tuer cette femme à propos de bottes.

Et je prononçai, à mi-voix, ces mots : à propos de bottes.

Dès lors, la résolution d’assassiner la vieille s’installa en moi, irrémissiblement.

Mon couteau était de ceux qu’on appelle couteaux de Nontron, et qu’on fabrique à Châtellerault.

La lame de ces armes est droite et pointue. Le manche rond se rétrécit vers le bas pour être bien en main, et une large virole mobile empêche que la lame ne se referme.

À un moment, la vieille me tourna le dos. Je lui plantai le coup, très fort et très droit, à une place que je sais.

Pendant qu’elle s’affaissait sur les genoux en une posture désespérée, je lui maintenais le couteau dans la plaie, et la large virole empêchait le sang de couler.

Quand elle eut poussé son dernier hou rauque, quand l’hémorragie interne eut achevé de l’étouffer, je pris dans un tiroir de son armoire ses pièces d’or et quelques valeurs, et, refermant la porte sur moi, je m’en allai…

Toute cette scène n’avait pas duré dix minutes, et pas de bruit, pas de sang répandu.

Certes, pour de l’ouvrage bien faite, comme a dit le poète Sarcey, c’était de l’ouvrage bien faite (1).

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Je me dirigeai vers la maison de ma maîtresse, une jeune femme qui s’appelle Nini et que mes amis ont surnommée Nini Novgorod, depuis que c’est moi son amant.

Un couple de sergents de ville arrivait lentement dans ma direction.

Je ne sais pas, mais leur air tranquille me fit passer à fleur de peau un frisson glacé. Ils me semblaient trop tranquilles.

Alors, effrontément, je plantai dans leurs yeux mon regard hardi, et tous les deux, comme mus par uni mouvement machinal portèrent, en passant près de moi, la main à la visière de leur képi.

D’autres gens de police rencontrés plus loin, et dévisagés de la même façon, me saluèrent aussi, répondant à ma secrète préoccupation.

— Nous vous prenons si peu, semblaient-ils dire, pour un assassin, cher monsieur, que nous n’hésitons pas à vous saluer respectueusement.

Nini Novgorod n’était pas chez elle. Machinalement, je jetai un coup d’œil sur une glace du salon, et me voilà secoué par le plus joyeux éclat de rire, peut-être, de toute ma vie.

Je m’expliquais mon prestige subit devant les gardiens de la paix.

La virole de mon couteau n’avait pas bouché hermétiquement la blessure de la vieille.

Par la solution de continuité qui permet à la lame de se refermer, avait giclé un léger filet de sang.

Ce filet était venu, s’épanouir en rosette, sur la boutonnière de ma redingote.

Tous ces imbéciles m’avaient pris pour un officier de la Légion d’honneur.

 

Alphonski Allaisoff.

1. Ouvrage est féminin en russe. (Note du traducteur.)

Source : Alphonse Allais. Vive la vie !, Flammarion, 1892.

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