COMPLET

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Tel que vous me voyez, mes chers amis, je n’ai pas toujours roulé sur les millions en or monnayé. Mes écuries ne regorgeaient point de ces pur-sang qui sont la gloire de l’élevage anglais — et même je n’avais pas d’écuries.

Mes remises — et même je n’avais pas de remises — étaient veuves (oh ! que lamentablement !) du coupé cerise et du landau bouton d’or, honneur de la carrosserie française.

Des fois — vous me croirez si vous voulez — mes finances immédiates m’interdisaient toute nolisation de fiacre banal ou de sapin vulgaire.

Et quand mes affaires ou mes plaisirs me contraignaient à mobiliser mon corps humain, la seule ressource me restait des omnibus, et encore — tristement parfois — de l’usage exclusif des impériales.

Un jour (j’étais à cette époque tambour au cirque Piège — oh ! ma jeunesse ! — alors à Versailles), je débarquai à la gare Saint-Lazare en destination pour le Panthéon, où je comptais une petite bonne amie, pas jolie, mais d’une bienveillance !

Les omnibus arrivaient à la Madeleine dans un état de plénitude vraiment indécent, les impériales surtout.

Et la chaleur qu’il faisait !

L’asphalte des boulevards semblait une pâte de réglisse en cuisson, où les talons des passants s’enfonçaient sans sonorité.

Je ne me rappelle plus bien pourquoi je m’obstinais à ne pas pénétrer dans l’intérieur.

L’excessive thermométrie de cette journée, ou si c’était le bas-fonds de mes ressources ? Qu’importe !

Les omnibus arrivaient donc complets de la place de Courcelles et regagnaient le Panthéon plus complets encore.

Alors, je m’avisai d’un stratagème dénué de scrupules, mais si malin…

Il y a si longtemps, mes chers amis, que je peux bien vous conter cette fripouillerie.

Un omnibus Courcelles-Panthéon poignait (du verbe poindre) à l’horizon.

J’ajouterai qu’il était aussi complet à lui seul que tous les autres précédents, réunis.

Sur le bout d’un banc de l’impériale (le bi du bout du banc comme on disait alors avec juste raison) se tenait un gros monsieur sanguin d’apparence rageuse.

Personne ne descendit, et le véhicule se remit en route, lentement à cause de la rue encombrée.

J’interpellai le monsieur sanguin en des termes d’où j’avais banni toute courtoisie.

Notamment, je lui reprochai de recevoir de l’argent d’une vieille dame anglaise soûlarde et morphinomane.

J’ajoutai tumultueusement qu’il avait pratiqué sur sa propre grand’mère desmanœuvres abortives qui avaient entraîné la mort de la pauvre vieille.

D’abord, le monsieur sanguin ne crut pas que ces reproches immérités s’adressaient à lui.

Il regarda ses voisins ; ses voisins le regardèrent et, dès lors, il n’y eut plus d’erreur.

C’était bien lui.

Il leva le bras, brandit une forte canne et s’écria : Sacré polisson !

J’insistai.

Heureusement pour vous, mesdames mes lectrices, je suis trop bien élevé pour répéter ici les injures de toute sorte que je prodiguai au monsieur sanguin.

Toute l’impériale éprouvait une joie sans mélange, mais lui devenait de plus en plus gêné.

Son teint avait graduellement gravi les degrés qui séparent le rouge brique du plus vif écarlate.

Il criait toujours : sacré polisson ! mais tout de même il ne descendait pas.

— Où est-elle donc, me disais-je, l’injure suprême qui le fera quitter le bi du bout du banc ?

Je m’aperçus à ce moment qu’il était décoré de la médaille militaire. Une révélation !

Avec une véhémence inouïe, je l’accusai d’adresser à M. de Caprivi une correspondance journalière fourmillant d’indiscrétions sur notre organisation militaire.

Je ne m’étais pas trompé.

Le plus vif écarlate abandonna la physionomie du vieux brave, qui se décolora, livide.

Il descendit.

Moi, par un habile mouvement tournant, je quittai le côté droit pour me ruer sur le gauche, en passant devant les chevaux, et tandis que l’homme sanguin cherchait son obscur blasphémateur, je m’installai confortablement à sa place, sur le bi, etc.

L’homme sanguin ne me rencontra pas, mais comme un gommeux idiot riait beaucoup de l’aventure, il lui administra une homérique raclée.

Et je ne plaignis pas le gommeux idiot, car on ne doit jamais se moquer des gens dans l’embarras.

Source : Alphonse Allais. Le Parapluie de l’escouade. Paul Ollendorff, 1893.

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