COMME LES AUTRES

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La petite Madeleine Bastye eût été la plus exquise des jeunes femmes de son siècle, sans la fâcheuse tendance qu’elle avait à tromper ses amants avec d’autres hommes, pour un oui, pour un non, parfois même pour ni oui ni non.

Au moment où commence ce récit, son amant était un excellent garçon nommé Jean Passe (de la maison Jean Passe et Desmeilleurs).

Un brave cœur que ce Jean Passe et, disons-le tout de suite, l’honneur du commerce parisien.

Et puis, il aimait tant sa petite Madeleine !

La première fois que Madeleine trompa Jean, Jean dit à Madeleine :

— Pourquoi m’as-tu trompé avec cet homme ?

— Parce qu’il est beau ! répondit Madeleine.

— Bon ! grommela Jean.

Toute-puissance de l’amour ! Irrésistibilité du vouloir ! Quand Jean rentra, le soir, il était transfiguré et si beau que l’archange saint Michel eût semblé, près de lui, un vilain pou.

La deuxième fois que Madeleine trompa Jean, Jean dit à Madeleine :

— Pourquoi m’as-tu trompé avec cet homme ?

— Parce qu’il est riche ! répondit Madeleine.

— Bon ! grommela Jean.

Et dans la journée, Jean inventa un procédé permettant, avec une main-d’œuvre insignifiante, de transformer le crottin de cheval en peluche mauve.

Les Américains se disputèrent son brevet à coups de dollars, et même d’eagles (l’eagle est une pièce d’or américaine qui vaut 20 dollars. À l’heure qu’il est, l’eagle représente exactement 104 fr. 30 de notre monnaie).

La troisième fois que Madeleine trompa Jean, Jean dit à Madeleine :

— Pourquoi m’as-tu trompé avec cet homme ?

— Parce qu’il est rigolo ! répondit Madeleine.

— Bon ! grommela Jean.

Et il se dirigea vers la librairie Ollendorff, où il acheta À se tordre, l’exquis volume de notre sympathique confrère Alphonse Allais.

Il lut, relut ce livre véritablement unique, et s’en imprégna tant et si bien que Madeleine faillit trépasser de rire dans la nuit.

La quatrième fois que Madeleine trompa Jean, Jean dit à Madeleine :

— Pourquoi m’as-tu trompé avec cet homme ?

— Ah !… voilà ! répondit Madeleine.

Et de drôles de lueurs s’allumaient dans les petits yeux de Madeleine. Jean comprit et grommela : Bon !

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Je regrette vivement que cette histoire ne soit pas pornographique, car j’ai comme une idée que le lecteur ne s’ennuierait pas au récit de ce que fit Jean.

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La cinquième fois que Madeleine trompa Jean…

Ah ! zut !

La onze cent quatorzième fois que Madeleine trompa Jean, Jean dit à Madeleine :

— Pourquoi m’as-tu trompé avec cet homme ?

— Parce que c’est un assassin ! répondit Madeleine.

— Bon ! grommela Jean.

Et Jean tua Madeleine.

Ce fut à peu près vers cette époque que Madeleine perdit l’habitude de tromper Jean.

Source : Alphonse Allais. Le Parapluie de l’escouade. Paul Ollendorff, 1893.

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