CAFÉ D’AFFAIRES

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La scène se passe dans un grand café des boulevards. Public complexe.

Des journalistes discutent âprement sur l’avenir de la presse en France. Les uns prétendent que ce qu’il faut au public, c’est ceci et cela. D’autres affirment, avec une prodigieuse assurance, que, pas du tout, le public exige autre chose, et que, dorénavant, il faudra lui servir autre chose que ceci et cela, sans quoi !… Et il n’achève pas.

Quelques ménages départementaux consultent le programme et l’heure des spectacles. À chaque titre d’une pièce, la petite femme (pas très bien habillée, mais plutôt jolie) fait une moue :

— Est-ce qu’on ne joue rien de Gandillot ? dit-elle.

L’époux se reprécipite sur le programme et constate, pauvre garçon ! que non, on ne joue rien de Gandillot.

À la table voisine, une jeune personne semble attendre impatiemment quelqu’un, sans savoir au juste qui (je crois).

En face, un gros monsieur au collet d’astrakan a demandé autoritairement une absinthe sucre et de quoi écrire.

— Ah ! vous voilà ! déclara-t-il à un grand jeune homme qui arrive, pâle, avec des boutons sur la figure.

— Oui, monsieur, me voilà ! répond le pauvre grand jeune homme, d’une voix pâle comme sa face.

— Vous avez vu la personne ?

— J’en sors.

— Qu’est-ce qu’elle a dit ?

— Elle a dit qu’elle ne voulait rien décider avant d’avoir causé avec l’individu.

— Qu’est-ce qu’il a fait, l’individu, aujourd’hui.

— Eh bien ! il est allé chez la dame à Versailles.

— Pourquoi faire, voir la dame de Versailles ?

— Parce que la bonne femme ne fichera pas un sou sans avoir l’avis du notaire d’Étampes.

— Le notaire d’Étampes commence à nous embêter ! Il a dit, la semaine dernière, au bonhomme, que c’était une chose entendue.

— Oui, seulement, le type a vu le bonhomme, depuis.

Pendant ce dialogue, le grand jeune homme pâle, avec des boutons sur la figure, semble attendre que le monsieur au collet d’astrakan lui demande ce qu’il prend.

Devant le mutisme (parti pris ou oubli ?) de monsieur, le pauvre jeune homme pâle demande un amer-menthe.

La conversation prend alors une tournure moins générale, et j’apprends qu’il s’agit d’une somme à grouper pour l’exploitation d’un merveilleux instrument, lechrysoscope, destiné à découvrir, sûrement et de loin, le moindre filon d’or. — Une affaire épatante !

Seulement, voilà ! Ça ne va pas comme on voudrait. La personne a manqué son rendez-vous avec l’individu, lequel n’a pas pu rencontrer le type. D’autre part, le type fait des chichis avec la dame de Versailles. Le notaire d’Étampes, dans toute cette affaire, se conduit comme un simple veau.

Quant au colonel, on se demande ce que le colonel vient fiche dans tout ça ! Enfin !

Et le monsieur au collet d’astrakan constate, non sans amertume, que le monde est bien changé, et qu’il y a dix ans… !

Le café se vide.

Les gens s’en vont dîner.

Seule, la table de nos deux hommes d’affaires conserve un frisson d’activité.

— Tiens, justement, voilà le type !

Il est bien, le type !

C’est une sorte de vieux dépenaillé bohême qui a dû être bien rigolo dans les environs de 1867, mais combien éculé depuis ! Pauvre vieux !

Voilà des temps et des temps qu’il vit sur une sorte de réputation d’inventeur génial, dans laquelle coupent même les personnes et les individus.

— Eh bien ! fait le collet d’astrakan, vous nous l’apportez enfin, votre fameux chrysoscope ?

— Oh ! mes pauvres amis ! Il vient de m’en arriver une aventure !… Imaginez-vous qu’en passant près de la Banque de France, rue Vivienne, l’aiguille de mon instrument s’est affolée. Je me suis mis à courir pour soustraire mon appareil à l’influence de tout cet or. Malheureusement, il était trop tard… Je n’étais pas arrivé à l’angle de la rue Colbert, que mon pauvre instrument était réduit en miettes !

Le plus comique de cette aventure, c’est que le génial inventeur duchrysoscope pleurait pour de vrai, et que les hommes d’affaires sentaient perler à leurs paupières, habituellement sèches, de furtives larmes.

Source : Alphonse Allais. Le Parapluie de l’escouade. Paul Ollendorff, 1893.

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