LE SECRET DE L'ANCIENNE MUSIQUE
Source : Contes cruels. 1883.
À Monsieur Richard Wagner
C'était jour d'audition à l'Académie nationale de Musique.
La mise à l'étude d'un ouvrage dû à certain compositeur allemand (dont le
nom, désormais oublié, nous échappe, heureusement!) venait d'être décidée en
haut lieu; - et ce maître étranger, s'il fallait ajouter créance à divers
memoranda publiés par la Revue des Deux Mondes, n'était rien moins que le
fauteur d'une musique "nouvelle!".
Les exécutants de l'Opéra ne se trouvaient donc rassemblés aujourd'hui que
dans le but de tirer, comme on dit, la chose au clair, en déchiffrant la
partition du présomptueux novateur.
La minute était grave.
Le directeur apparut sur le théâtre et vint remettre au chef d'orchestre la
volumineuse partition en litige. Celui-ci l'ouvrit, y jeta les yeux, tressaillit
et déclara que l'ouvrage lui paraissait inexécutable à l'Académie de Musique de
Paris.
- Expliquez-vous, dit le directeur.
- Messieurs, reprit le chef d'orchestre, la France ne saurait prendre sur
elle de tronquer, par une exécution défectueuse, la pensée d'un compositeur... à
quelque nation qu'il appartienne. - Or, dans les parties d'orchestre spécifiées
par l'auteur, figure... un instrument militaire aujourd'hui tombé en désuétude
et qui n'a plus de représentant parmi nous; cet instrument, qui fit les délices
de nos pères, avait nom jadis: le Chapeau-chinois. Je conclus que la disparition
radicale du Chapeau-chinois en France nous oblige à décliner, quoique à regret,
l'honneur de cette interprétation.
Ce discours avait plongé l'auditoire dans cet état que les physiologistes
appellent l'état comateux. - Le Chapeau-chinois! - Les plus anciens se
souvenaient à peine de l'avoir entendu dans leur enfance. Mais il leur eût été
difficile, aujourd'hui, de préciser même sa forme. - Tout à coup, une voix
articula ces paroles inespérées: "Permettez, je crois que j'en connais un."
Toutes les têtes se retournèrent; le chef d'orchestre se dressa d'un bond: "Qui
a parlé?" - "Moi, les cymbales", répondit la voix.
L'instant d'après, les cymbales étaient sur la scène, entourées, adulées et
pressées de vives interrogations. - Oui, continuaient-elles, je connais un vieux
professeur de Chapeau-chinois, passé maître en son art, et je sais qu'il existe
encore!
Ce ne fut qu'un cri. Les cymbales apparurent comme un sauveur! Le chef
d'orchestre embrassa son jeune séide (car les cymbales étaient jeunes encore).
Les trombones attendris l'encourageaient de leurs sourires; une contrebasse lui
détacha un coup d'oeil envieux; la caisse se frottait les mains: - "Il ira
loin!" grommelait-elle. - Bref, en cet instant rapide, les cymbales connurent la
gloire.
Séance tenante, une députation, qu'elles précédèrent, sortit de l'Opéra, se
dirigeant vers les Batignolles, dans les profondeurs desquelles devait s'être
retiré, loin du bruit, l'austère virtuose.
On arriva.
S'enquérir du vieillard, gravir ses neuf étages, se suspendre à la patte
pelée de sa sonnette et attendre, en soufflant, sur le palier, fut pour nos
ambassadeurs l'affaire d'une seconde.
Soudain, tous se découvrirent: un homme d'aspect vénérable, au visage entouré
de cheveux argentés qui tombaient en longues boucles sur ses épaules, une tête à
la Béranger, un personnage de romance, se tenait debout sur le seuil et
paraissait convier les visiteurs à pénétrer dans son sanctuaire.
- C'était lui! L'on entra.
La croisée, encadrée de plantes grimpantes, était ouverte sur le ciel, en ce
moment empourpré des merveilles du couchant. Les sièges étaient rares: la
couchette du professeur remplaça, pour les délégués de l'Opéra, ces ottomanes,
ces poufs, qui, chez les musiciens modernes, abondent, hélas! trop souvent. Dans
les angles s'ébauchaient de vieux chapeaux-chinois; çà et là gisaient plusieurs
albums dont les titres commandaient l'attention. - C'était d'abord: Un premier
amour! mélodie pour chapeau-chinois seul, suivie de Variations brillantes sur le
Choral de Luther, concerto pour trois chapeaux-chinois. Puis septuor de
chapeaux-chinois (grand unisson) intitulé: LE CALME. Puis une œuvre de jeunesse
(un peu entachée de romantisme): Danse nocturne de jeunes Mauresques dans la
campagne de Grenade, au plus fort de l'Inquisition, grand boléro pour
chapeau-chinois; enfin, l'œuvre capitale du maître: Le Soir d'un beau jour,
ouverture pour cent cinquante chapeaux-chinois.
Les cymbales, très émues, prirent la parole au nom de l'Académie nationale de
Musique. - "Ah! dit avec amertume le vieux maître, on se souvient de moi
maintenant? Je devrais... Mon pays avant tout. Messieurs, j'irai." - Le trombone
ayant insinué que la partie à jouer paraissait difficile, - "Il n'importe", dit
le professeur en les tranquillisant d'un sourire. Et, leur tendant ses mains
pâles, rompues aux difficultés d'un instrument ingrat: "- A demain, messieurs,
huit heures, à l'Opéra."
Le lendemain, dans les couloirs, dans les galeries, dans le trou du souffleur
inquiet, ce fut un émoi terrible: la nouvelle s'était répandue. Tous les
musiciens, assis devant leurs pupitres, attendaient, l'arme au poing. La
partition de la Musique-nouvelle n'était plus, maintenant, que d'un intérêt
secondaire. Tout à coup, la porte basse donna passage à l'homme d'autrefois:
huit heures sonnaient! A l'aspect de ce représentant de l'ancienne-Musique, tous
se levèrent, lui rendant hommage comme une sorte de postérité. Le patriarche
portait sous son bras, couché dans un humble fourreau de serge, l'instrument des
temps passés, qui prenait, de la sorte, les proportions d'un symbole. Traversant
les intervalles des pupitres et trouvant, sans hésiter, son chemin, il alla
s'asseoir sur sa chaise de jadis, à la gauche de la caisse. Ayant assuré un
bonnet de lustrine noire sur sa tête et un abat-jour vert sur ses yeux, il
démaillota le chapeau-chinois, et l'ouverture commença.
Mais, aux premières mesures et dès le premier coup d'oeil jeté sur sa partie,
la sérénité du vieux virtuose parut s'assombrir; une sueur d'angoisse perla
bientôt sur son front. Il se pencha, comme pour mieux lire et, les sourcils
contractés, les yeux rivés au manuscrit qu'il feuilleta fiévreusement, à peine
respirait-il!...
Ce que lisait le vieillard était donc bien extraordinaire, pour qu'il se
troublât de la sorte?...
En effet! - Le maître allemand, par une jalousie tudesque, s'était complu,
avec une âpreté germaine, une malignité rancunière, à hérisser la partie du
Chapeau-chinois de difficultés presque insurmontables! Elles s'y succédaient,
pressées! ingénieuses! soudaines! C'était un défi! - Qu'on juge: cette partie ne
se composait, exclusivement, que de silences. Or, même pour les personnes qui ne
sont pas du métier, qu'y a-t-il de plus difficile à exécuter que le silence pour
le Chapeau-chinois?... Et c'était un CRESCENDO de silences que devait exécuter
le vieil artiste!
Il se roidit à cette vue; un mouvement fiévreux lui échappa!... Mais rien,
dans son instrument, ne trahit les sentiments, ne trahit les sentiments qui
l'agitaient. Pas une clochette ne remua. Pas un grelot! Pas un fifrelin ne
bougea. On sentait qu'il le possédait à fond. C'était bien un maître, lui aussi!
Il joua. Sans broncher! Avec une maîtrise, une sûreté, un brio, qui
frappèrent d'admiration tout l'orchestre. Son exécution, toujours sobre, mais
pleine de nuances, était d'un style si châtié, d'un rendu si pur, que, chose
étrange! il semblait, par moments, qu'on l'entendait!
Les bravos allaient éclater de toutes parts quand une fureur inspirée
s'alluma dans l'âme classique du vieux virtuose. Les yeux pleins d'éclairs et
agitant avec fracas son instrument vengeur qui sembla comme un démon suspendu
sur l'orchestre:
- Messieurs, vociféra le digne professeur, j'y renonce! Je n'y comprends
rien. On n'écrit pas une ouverture pour un solo! Je ne puis pas jouer! c'est
trop difficile. Je proteste! au nom de M. Clapisson! Il n'y a pas de mélodie
là-dedans. C'est du charivari! L'Art est perdu! Nous tombons dans le vide.
Et, foudroyé par son propre transport, il trébucha.
Dans sa chute, il creva la grosse caisse et y disparut comme s'évanouit une
vision!
Hélas! il emportait, en s'engouffrant ainsi dans les flancs profonds du
monstre, le secret des charmes de l'ancienne-Musique.  
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