IMPATIENCE DE LA FOULE
Source : Contes cruels. 1883.
À Monsieur Victor Hugo.
Passant, va dire à Lacédémone que nous sommes ici, morts pour obéir à ses
saintes lois.
SIMONIDES.
La grande porte de Sparte, au battant ramené contre la muraille comme un
bouclier d'airain appuyé à la poitrine d'un guerrier, s'ouvrait devant le
Taygète. La poudreuse pente du mont rougeoyait des feux froids d'un couchant aux
premiers jours de l'hiver, et l'aride versant renvoyait aux remparts de la ville
d'Héraklès l'image d'une hécatombe sacrifiée au fond d'un soir cruel.
Au-dessus du portail civique, le mur se dressait lourdement. Au sommet
terrassé se tenait une multitude toute rouge du soir. Les lueurs de fer des
armures, les peplos, les chars, les pointes des piques étincelaient du sang de
l'astre. Seuls, les yeux de cette foule étaient sombres: ils envoyaient,
fixement, des regards aigus comme des javelots vers la cime du mont, d'où
quelque grande nouvelle était attendue.
La surveille, les Trois-Cents étaient partis avec le roi. Couronnés de
fleurs, ils s'en étaient allés au festin de la Patrie. Ceux qui devaient souper
dans les enfers avaient peigné leurs chevelures pour la dernière fois dans le
temple de Lycurgue. Puis, levant leurs boucliers et les frappant de leurs épées,
les jeunes hommes, aux applaudissements des femmes, avaient disparu dans
l'aurore en chantant des vers de Tyrtée... Maintenant, sans doute, les hautes
herbes du Défilé frôlaient leurs jambes nues, comme si la terre qu'ils allaient
défendre voulait caresser encore ses enfants avant de les reprendre en son sein
vénérable.
Le matin, des chocs d'armes, apportés par le vent, et des vociférations
triomphales, avaient confirmé les rapports des bergers éperdus. Les Perses
avaient reculé deux fois, dans une immense défaite, laissant les dix mille
Immortels sans sépulcre. La Locride avait vu ces victoires! La Thessalie se
soulevait. Thèbes, elle-même, s'était réveillée devant l'exemple. Athènes avait
envoyé ses légions et s'armait sous les ordres de Miltiade; sept mille soldats
renforçaient la phalange laconienne.
Mais voici qu'au milieu des chants de gloire et des prières dans le temple de
Diane, les cinq Ephores, ayant écouté des messagers survenus, s'étaient
entre-regardés. Le Sénat avait donné, sur-le-champ, des ordres pour la défense
de la Ville. De là ces retranchements creusés en hâte, car Sparte, par orgueil,
ne se fortifiait à l'ordinaire que de ses citoyens.
Une ombre avait dissipé toutes les joies. On ne croyait plus aux discours des
pasteurs; les sublimes nouvelles furent oubliées, d'un seul coup, comme des
fables! Les prêtres avaient frissonné gravement. Des bras d'augures, éclairés
par la flamme des trépieds, s'étaient levés, vouant aux divinités infernales!
Des paroles brèves avaient été chuchotées, terribles, aussitôt. Et l'on avait
fait sortir les vierges, car on allait prononcer le nom d'un traître. Et leurs
longs vêtements avaient passé sur les Ilotes, couchés, ivres de vin noir, en
travers des degrés des portiques, lorsqu'elles avaient marché sur eux sans les
apercevoir.
Alors retentit la nouvelle désespérée.
Un passage désert dans la Phocide avait été découvert aux ennemis. Un pâtre
messénien avait vendu la terre d'Hellas. Ephialtès avait livré à Xerxès la mère
patrie. Et les cavaleries perses, au front desquelles resplendissaient les
armures d'or des satrapes, envahissaient déjà le sol des dieux, foulaient aux
pieds la nourrice des héros! Adieu, temples, demeures des aïeux, plaines
sacrées! Ils allaient venir, avec des chaînes, eux, les efféminés et les pâles,
et se choisir des esclaves parmi tes filles, Lacédémone!
La consternation s'accrut de l'aspect de la montagne, lorsque les citoyens se
furent rendus sur la muraille.
Le vent se plaignait dans les rocheuses ravines, entre les sapins qui se
ployaient et craquaient, confondant leurs branches nues, pareilles aux cheveux
d'une tête renversée avec horreur. La Gorgone courait dans les nuées, dont les
voiles semblaient mouler sa face. Et la foule, couleur d'incendie, s'entassait
dans les embrasures en admirant l'âpre désolation de la terre sous la menace du
ciel. Cependant, cette multitude aux bouches sévères se condamnait au silence à
cause des vierges. Il ne fallait pas agiter leur sein ni troubler leur sang
d'impressions accusatrices envers un homme d'Hellas. On songeait aux enfants
futurs.
L'impatience, l'attente déçue, l'incertitude du désastre alourdissaient
l'angoisse. Chacun cherchait à s'aggraver encore l'avenir, et la proximité de la
destruction semblait imminente.
Certes, les premiers fronts d'armées allaient apparaître dans le crépuscule!
Quelques-uns se figuraient voir, dans les cieux et coupant l'horizon, le reflet
des cavaleries de Xerxès, son char même. Les prêtres, tendant l'oreille,
discernaient des clameurs venues du nord, disaient-ils, - malgré le vent des
mers méridionales qui faisait bruire leurs manteaux.
Les balises roulaient, prenant position; on bandait ses scorpions et les
monceaux de dards tombaient auprès des roues. Les jeunes filles disposaient des
brasiers pour faire bouillir la poix; les vétérans, revêtus de leurs armures,
supputaient, les bras croisés, le nombre d'ennemis qu'ils abattraient avant de
tomber; on allait murer les portes, car Sparte ne se rendrait pas, même emportée
d'assaut; on calculait les vivres, on prescrivait aux femmes le suicide, on
consultait des entrailles abandonnées qui fumaient çà et là.
Comme on devait passer la nuit sur la muraille en cas de surprise des Perses,
le nommé Nogaklès, le cuisinier des gardiens, sorte de magistrat, préparait, sur
le rempart même, la nourriture publique. Debout contre une vaste cuve, il
agitait son lourd pilon de pierre et, tout en écrasant distraitement le grain
dans le lait salé, il regardait, lui aussi, d'un air soucieux, la montagne.
On attendait. Déjà d'infâmes suggestions s'élevaient au sujet des
combattants. Le désespoir de la foule est calomnieux; et les frères de ceux-là
qui devaient bannir Aristide, Thémistocle et Miltiade, n'enduraient pas, sans
fureur, leur inquiétude. Mais de très vieilles femmes, alors, secouaient la
tête, en tressant leurs grandes chevelures blanches. Elles étaient sûres de
leurs enfants et gardaient la farouche tranquillité des louves qui ont sevré.
Une obscurité brusque envahit le ciel; ce n'étaient pas les ombres de la
nuit. Un vol immense de corbeaux apparut, surgi des profondeurs du sud; cela
passa sur Sparte avec des cris de joie terrible; ils couvraient l'espace,
assombrissant la lumière. Ils allèrent se percher sur toutes les branches des
bois sacrés qui entouraient le Taygète. Ils demeurèrent là, vigilants,
immobiles, le bec tourné vers le nord et les yeux allumés.
Une clameur de malédiction s'éleva, tonnante, et les poursuivit. Les
catapultes ronflèrent, envoyant des volées de cailloux dont les chocs sonnèrent
après mille sifflements et crépitèrent en pénétrant les arbres.
Les poings tendus, les bras levés au ciel, on voulut les effrayer. Ils
demeurèrent impassibles, comme si une odeur divine de héros étendus les eût
fascinés, et ils ne quittèrent point les branches noires, ployantes sous leur
fardeau.
Les mères frémirent, en silence, devant cette apparition.
Maintenant les vierges s'inquiétaient. On leur avait distribué les lames
saintes, suspendues, depuis des siècles, dans les temples. - "Pour qui ces
épées?" demandaient-elles. Et leurs regards, doux encore, allaient du
miroitement des glaives nus aux yeux plus froids de ceux qui les avaient
engendrées. On leur souriait par respect, - on les laissait dans l'incertitude
des victimes, on leur apprendrait, au dernier instant, que ces épées étaient
pour elles.
Tout à coup, les enfants poussèrent un cri. Leurs yeux avaient distingué
quelque chose au loin. Là-bas, à la cime déjà bleuie du mont désert, un homme,
emporté par le vent d'une fuite antérieure, descendait vers la Ville.
Tous les regards se fixèrent sur cet homme.
Il venait, tête baissée, le bras étendu sur une sorte de bâton rameux, -
coupé au hasard de la détresse, sans doute, - et qui soutenait sa course vers la
porte spartiate.
Déjà, comme il touchait à la zone où le soleil jetait ses derniers rayons sur
le centre de la montagne, on distinguait son grand manteau enroulé autour de son
corps; l'homme était tombé en route, car son manteau était tout souillé de
fange, ainsi que son bâton. Ce ne pouvait être un soldat: il n'avait pas de
bouclier.
Un morne silence accueillit cette vision.
De quel lieu d'horreur s'enfuyait-il ainsi? - Mauvais présage!
- Cette course n'était pas digne d'un homme. Que voulait-il?
- Un abri?... On le poursuivait donc? - L'ennemi, sans doute? - Déjà! -
déjà!...
Au moment où l'oblique lumière de l'astre mourant l'atteignit des pieds à la
tête, on aperçut les cnémides.
Un vent de fureur et de honte bouleversa les pensées. On oublia la présence
des vierges, qui devinrent sinistres et plus blanches que de véritables lis.
Un nom, vomi par l'épouvante et la stupeur générales, retentit. C'était un
Spartiate! un des Trois-Cents! On le reconnaissait. - Lui! c'était lui! Un
soldat de la ville avait jeté son bouclier! On fuyait! Et les autres?
Avaient-ils lâché pied, eux aussi, les intrépides? - Et l'anxiété crispait les
faces. - La vue de cet homme équivalait à la vue de la défaite. Ah! pourquoi se
voiler plus longtemps le vaste malheur! Ils avaient fui! Tous!... Ils le
suivaient! Ils allaient apparaître d'un instant à l'autre!... Poursuivis par les
cavaliers perses! - Et, mettant la main sur ses yeux, le cuisinier s'écria qu'il
les apercevait dans la brume!...
Un cri domina toutes les rumeurs. Il venait d'être poussé par un vieillard et
une grande femme. Tous deux, cachant leurs visages interdis, avaient prononcé
ces paroles horribles: "Mon fils!"
Alors, un ouragan de clameurs s'éleva. Les poings se tendirent vers le
fuyard.
- Tu te trompes. Ce n'est pas ici le champ de bataille.
- Ne cours pas si vite. Ménage-toi.
- Les Perses achètent-ils bien les boucliers et les épées?
- Ephialtès est riche.
- Prends garde à ta droite! Les os de Pélops, d'Héraklès et de Pollux sont
sous tes pieds. - Imprécations! Tu vas réveiller les mânes de l'Aïeul, - mais il
sera fier de toi.
- Mercure t'a prêté les ailes de ses talons! Par le Styx, tu gagneras le
prix, aux Olympiades!
Le soldat semblait ne pas entendre et courait toujours vers la Ville.
Et, comme il ne répondait ni ne s'arrêtait, cela exaspéra. Les injures
devinrent effroyables. Les jeunes filles regardaient avec stupeur.
Et les prêtres:
- Lâche! Tu es souillé de boue! Tu n'as pas embrassé la terre natale; tu l'as
mordue!
- Il vient vers la porte! - Ah! par les dieux infernaux! - Tu n'entreras pas!
Des milliers de bras s'élevèrent.
- Arrière! C'est le barathre qui t'attend! - ou plutôt... - Arrière! Nous ne
voulons pas de ton sang dans nos gouffres!
- Au combat! Retourne!
- Crains les ombres des héros, autour de toi.
- Les Perses te donneront des couronnes! Et des lyres! Va distraire leurs
festins, esclave!
A cette parole, on vit les jeunes filles de Lacédémone incliner le front sur
leurs poitrines, et, serrant dans leurs bras les épées portées par les rois
libres dans les âges reculés, elles versèrent des larmes en silence.
Elles enrichissaient, de ces pleurs héroïques, la rude poignée des glaives.
Elles comprenaient, et se vouaient à la mort, pour la patrie.
Soudain, l'une d'entre elles s'approcha, svelte et pâle, du rempart: on
s'écarta pour lui livrer passage. C'était celle qui devait être un jour l'épouse
du fuyard.
- Ne regarde pas, Séméis!... lui crièrent ses compagnes.
Mais elle considéra cet homme et, ramassant une pierre, elle la lança contre
lui.
La pierre atteignit le malheureux: il leva les yeux et s'arrêta. Et alors un
frémissement parut l'agiter. Sa tête, un moment relevée, retomba sur sa
poitrine.
Il parut songer. A quoi donc?
Les enfants le contemplaient; les mères leur parlaient bas, en l'indiquant.
L'énorme et belliqueux cuisinier interrompit son labeur et quitta son pilon.
Une sorte de colère sacrée lui fit oublier ses devoirs. Il s'éloigna de la cuve
et vint se pencher sur une embrasure de la muraille. Puis, rassemblant toutes
ses forces et gonflant ses joues, le vétéran cracha vers le transfuge. Et le
vent qui passait emporta, complice de cette sainte indignation, l'infâme écume
sur le front du misérable.
Une acclamation retentit, approbatrice de cette énergique marque de courroux.
On était vengé.
Pensif, appuyé sur son bâton, le soldat regardait fixement l'entrée ouverte
de la Ville.
Sur le signe d'un chef, la lourde porte roula entre lui et l'intérieur des
murailles et vint s'enchâsser entre les deux montants de granit.
Alors, devant cette porte fermée qui le proscrivait pour toujours, le fuyard
tomba en arrière, tout droit, étendu sur la montagne.
A l'instant même, avec le crépuscule et le pâlissement du soleil, les
corbeaux, eux, se précipitèrent sur cet homme; ils furent applaudis, cette fois,
et leur voile meurtrier le déroba subitement aux outrages de la foule humaine.
Puis vint la rosée du soir qui détrempa la poussière autour de lui.
A l'aube, il ne resta de l'homme que des os dispersés.
Ainsi mourut, l'âme éperdue de cette seule gloire que jalousent les dieux et
fermant pieusement les paupières pour que l'aspect de la réalité ne troublât
d'aucune vaine tristesse la conception sublime qu'il gardait de la Patrie, ainsi
mourut, sans parole, serrant dans sa main la palme funèbre et triomphale et à
peine isolé de la boue natale par la pourpre de son sang, l'auguste guerrier élu
messager de la Victoire par les Trois-Cents, pour ses mortelles blessures, alors
que, jetant aux torrents des Thermopyles son bouclier et son épée, ils le
poussèrent vers Sparte, hors du Défilé, le persuadant que ses dernières forces
devaient être utilisées en vue du salut de la République; - ainsi disparut dans
la mort, acclamé ou non de ceux pour lesquels il périssait, l'ENVOYE DE
Léonidas.  
|