LES ÂMES DU PURGATOIRE

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Cicéron dit quelque part, c’est, je crois, dans son traité De la nature des dieux, qu’il y a eu plusieurs Jupiters, — un Jupiter en Crète, — un autre à Olympie, — un autre ailleurs ; — si bien qu’il n’y a pas une ville de Grèce un peu célèbre qui n’ait eu son Jupiter à elle. De tous ces Jupiters on en a fait un seul à qui l’on a attribué toutes les aventures de chacun de ses homonymes. C’est ce qui explique la prodigieuse quantité de bonnes fortunes qu’on prête à ce dieu.

La même confusion est arrivée à l’égard de don Juan, personnage qui approche de bien près de la célébrité de Jupiter. Séville seule a possédé plusieurs don Juans ; mainte autre ville cite le sien. Chacun avait autrefois sa légende séparée. Avec le temps, toutes se sont fondues en une seule.

Pourtant, en y regardant de près, il est facile de faire la part de chacun, ou du moins de distinguer deux de ces héros, savoir : don Juan Tenorio, qui, comme chacun sait, a été emporté par une statue de pierre ; et don Juan de Maraña, dont la fin a été toute différente.

On conte de la même manière la vie de l’un et de l’autre : le dénouement seul les distingue. Il y en a pour tous les goûts, comme dans les pièces de Ducis, qui finissent bien ou mal, suivant la sensibilité des lecteurs.

Quant à la vérité de cette histoire ou de ces deux histoires, elle est incontestable, et on offenserait grandement le patriotisme provincial des Sévillans si l’on révoquait en doute l’existence de ces garnements qui ont rendu suspecte la généalogie de leurs plus nobles familles. On montre aux étrangers la maison de don Juan Tenorio, et tout homme, ami des arts, n’a pu passer à Séville sans visiter l’église de la Charité. Il y aura vu le tombeau du chevalier de Maraña avec cette inscription dictée par son humilité, ou si l’on veut par son orgueil : Aqui yace el peor hombre que fué en el mundo. Le moyen de douter après cela ? Il est vrai qu’après vous avoir conduit à ces deux monuments, votre cicerone vous racontera encore comment don Juan (on ne sait lequel) fit des propositions étranges à la Giralda, cette figure de bronze qui surmonte la tour moresque de la cathédrale, et comment la Giralda les accepta ; — comment don Juan, se promenant, chaud de vin, sur la rive gauche du Guadalquivir, demanda du feu à un homme qui passait sur la rive droite en fumant un cigare, et comment le bras du fumeur (qui n’était autre que le diable en personne) s’allongea tant et tant qu’il traversa le fleuve et vint présenter son cigare à don Juan, lequel alluma le sien sans sourciller et sans profiter de l’avertissement, tant il était endurci…

J’ai tâché de faire à chaque don Juan la part qui lui revient dans leur fond commun de méchancetés et de crimes. Faute de meilleure méthode, je me suis appliqué à ne conter de don Juan de Maraña, mon héros, que des aventures qui n’appartinssent pas par droit de prescription à don Juan Tenorio, si connu parmi nous par les chefs-d’œuvre de Molière et de Mozart.

Le comte don Carlos de Maraña était l’un des seigneurs les plus riches et les plus considérés qu’il y eût à Séville. Sa naissance était illustre, et, dans la guerre contre les Morisques révoltés, il avait prouvé qu’il n’avait pas dégénéré du courage de ses aïeux. Après la soumission des Alpuxarres, il revint à Séville avec une balafre sur le front et grand nombre d’enfants pris sur les infidèles, qu’il prit soin de faire baptiser et qu’il vendit avantageusement dans des maisons chrétiennes. Ses blessures, qui ne le défiguraient point, ne l’empêchèrent pas de plaire à une demoiselle de bonne maison, qui lui donna la préférence sur un grand nombre de prétendants à sa main. De ce mariage naquirent d’abord plusieurs filles, dont les unes se marièrent par la suite, et les autres entrèrent en religion. Don Carlos de Maraña se désespérait de n’avoir pas d’héritier de son nom, lorsque la naissance d’un fils vint le combler de joie et lui fit espérer que son antique majorat ne passerait pas à une ligne collatérale.

Don Juan, ce fils tant désiré, et le héros de cette véridique histoire, fut gâté par son père et par sa mère, comme devait l’être l’unique héritier d’un grand nom et d’une grande fortune. Tout enfant, il était maître à peu près absolu de ses actions, et dans le palais de son père personne n’aurait eu la hardiesse de le contrarier. Seulement, sa mère voulait qu’il fût dévot comme elle, son père voulait que son fils fût brave comme lui. Celle-ci, à force de caresses et de friandises, obligeait l’enfant à apprendre les litanies, les rosaires, enfin toutes les prières obligatoires et non obligatoires. Elle l’endormait en lui lisant la légende. D’un autre côté, le père apprenait à son fils les romances du Cid et de Bernard del Carpio, lui contait la révolte des Morisques, et l’encourageait à s’exercer toute la journée à lancer le javelot, à tirer de l’arbalète ou même de l’arquebuse contre un mannequin vêtu en Maure qu’il avait fait fabriquer au bout de son jardin.

Il y avait dans l’oratoire de la comtesse de Maraña un tableau dans le style dur et sec de Moralès, qui représentait les tourments du purgatoire. Tous les genres de supplices dont le peintre avait pu s’aviser s’y trouvaient représentés avec tant d’exactitude, que le tortionnaire de l’Inquisition n’y aurait rien trouvé à reprendre. Les âmes en purgatoire étaient dans une espèce de grande caverne au haut de laquelle on voyait un soupirail. Placé sur le bord de cette ouverture, un ange tendait la main à une âme qui sortait du séjour de douleurs, tandis qu’à côté de lui un homme âgé, tenant un chapelet dans ses mains jointes, paraissait prier avec beaucoup de ferveur. Cet homme, c’était le donataire du tableau, qui l’avait fait faire pour une église de Huesca. Dans leur révolte, les Morisques mirent le feu à la ville ; l’église fut détruite ; mais, par miracle, le tableau fut conservé. Le comte de Maraña l’avait rapporté et en avait décoré l’oratoire de sa femme. D’ordinaire, le petit Juan, toutes les fois qu’il entrait chez sa mère, demeurait longtemps immobile en contemplation devant ce tableau, qui l’effrayait et le captivait à la fois. Surtout il ne pouvait détacher ses yeux d’un homme dont un serpent paraissait ronger les entrailles pendant qu’il était suspendu au-dessus d’un brasier ardent au moyen d’hameçons de fer qui l’accrochaient par les côtes. Tournant les yeux avec anxiété du côté du soupirail, le patient semblait demander au donataire des prières qui l’arrachassent à tant de souffrances. La comtesse ne manquait jamais d’expliquer à son fils que ce malheureux subissait ce supplice parce qu’il n’avait pas bien su son catéchisme, parce qu’il s’était moqué d’un prêtre, ou qu’il avait été distrait à l’église. L’âme qui s’envolait vers le paradis, c’était l’âme d’un parent de la famille de Maraña, qui avait sans doute quelques peccadilles à se reprocher ; mais le comte de Maraña avait prié pour lui, il avait beaucoup donné au clergé pour le racheter du feu et des tourments, et il avait eu la satisfaction d’envoyer au paradis l’âme de son parent sans lui laisser le temps de beaucoup s’ennuyer en purgatoire.

— Pourtant, Juanito, ajoutait la comtesse, je souffrirai peut-être un jour comme cela, et je resterai des millions d’années en purgatoire si tu ne pensais pas à faire dire des messes pour m’en tirer ! Comme il serait mal de laisser dans la peine la mère qui t’a nourri ! Alors l’enfant pleurait ; et s’il avait quelques réaux dans sa poche, il s’empressait de les donner au premier quêteur qu’il rencontrait porteur d’une tirelire pour les âmes du purgatoire.

S’il entrait dans le cabinet de son père, il voyait des cuirasses faussées par des balles d’arquebuse, un casque que le comte de Maraña portait à l’assaut d’Alméria, et qui gardait l’empreinte du tranchant d’une hache musulmane ; des lances, des sabres mauresques, des étendards pris sur les infidèles, décoraient cet appartement.

— Ce cimeterre, disait le comte. je l’ai enlevé au cadi de Vejer, qui m’en frappa trois fois avant que je lui ôtasse la vie. — Cet étendard était porté par les rebelles de la montagne d’Elvire. Ils venaient de saccager un village chrétien ; j’accourus avec vingt cavaliers. Quatre fois j’essayai de pénétrer au milieu de leur bataillon pour enlever cet étendard ; quatre fois je fus repoussé. À la cinquième, je fis le signe de la croix ; je criai : « Saint Jacques ! » et j’enfonçai les rangs de ces païens. — Et vois-tu ce calice d’or que je porte dans mes armes ? Un alfaqui des Morisques l’avait volé dans une église, où il avait commis mille horreurs. Ses chevaux avaient mangé l’orge sur l’autel, et ses soldats avaient dispersé les ossements des saints. L’alfaqui se servait de ce calice pour boire du sorbet à la neige. Je le surpris dans sa tente comme il portait à ses lèvres le vase sacré. Avant qu’il eût dit : « Allah ! » pendant que le breuvage était encore dans sa gorge, de cette bonne épée, je frappai la tête rasée de ce chien, et la lame y entra jusqu’aux dents. Pour rappeler cette sainte vengeance, le roi m’a permis de porter un calice d’or dans mes armes. Je te dis cela, Juanito, pour que tu le racontes à tes enfants, et qu’ils sachent pourquoi tes armes ne sont pas exactement celles de ton grand-père, don Diego, que tu vois peintes au-dessous de son portrait.

Partagé entre la guerre et la dévotion, l’enfant passait ses journées à fabriquer de petites croix avec des lattes, ou bien, armé d’un sabre de bois, à s’escrimer dans le potager contre des citrouilles de Rota, dont la forme ressemblait beaucoup, suivant lui, à des têtes de Maures couvertes de leurs turbans.

À dix-huit ans, don Juan expliquait assez mal le latin, servait fort bien la messe, et maniait la rapière, ou l’épée à deux mains, mieux que ne faisait le Cid. Son père, jugeant qu’un gentilhomme de la maison de Maraña devait encore acquérir d’autres talents, résolut de l’envoyer à Salamanque. Les apprêts du voyage furent bientôt faits. Sa mère lui donna force chapelets, scapulaires et médailles bénites. Elle lui apprit aussi plusieurs oraisons d’un grand secours dans une foule de circonstances de la vie. Don Carlos lui donna une épée dont la poignée, damasquinée d’argent, était ornée des armes de sa famille ; il lui dit :

— Jusqu’à présent tu n’as vécu qu’avec des enfants ; tu vas maintenant vivre avec des hommes. Souviens-toi que le bien le plus précieux d’un gentilhomme, c’est son honneur ; et ton honneur, c’est celui des Maraña. Périsse le dernier rejeton de notre maison plutôt qu’une tache soit faite à son honneur ! Prends cette épée : elle te défendra si l’on t’attaque. Ne sois jamais le premier à la tirer ; mais rappelle-toi que tes ancêtres n’ont jamais remis la leur dans le fourreau que lorsqu’ils étaient vainqueurs et vengés.

Ainsi muni d’armes spirituelles et temporelles, le descendant des Maraña monta à cheval et quitta la demeure de ses pères.

L’université de Salamanque était alors dans toute sa gloire. Ses étudiants n’avaient jamais été plus nombreux, ses professeurs plus doctes ; mais aussi jamais les bourgeois n’avaient eu tant à souffrir des insolences de la jeunesse indisciplinable qui demeurait, ou plutôt régnait dans leur ville. Les sérénades, les charivaris, toute espèce de tapage nocturne, tel était leur train de vie ordinaire, dont la monotonie était de temps en temps diversifiée par des enlèvements de femmes ou de filles, par des vols ou des bastonnades. Don Juan, arrivé à Salamanque, passa quelques jours à remettre des lettres de recommandation aux amis de son père, à visiter ses professeurs, à parcourir les églises, et à se faire montrer les reliques qu’elles renfermaient. D’après la volonté de son père, il remit à un des professeurs une somme assez considérable pour être distribuée entre les étudiants pauvres. Cette libéralité eut le plus grand succès, et lui valut aussitôt de nombreux amis.

Don Juan avait un grand désir d’apprendre. Il se proposait bien d’écouter comme paroles d’Évangile tout ce qui sortirait de la bouche de ses professeurs ; et pour n’en rien perdre, il voulut se placer aussi près que possible de la chaire. Lorsqu’il entra dans la salle où devait se faire la leçon, il vit qu’une place était vide aussi près du professeur qu’il eût pu le désirer. Il s’y assit. Un étudiant sale, mal peigné, vêtu de haillons, comme il y en a tant dans les universités, détourna un instant les yeux de son livre pour les porter sur don Juan avec un air d’étonnement stupide.

— Vous vous mettez à cette place, dit-il d’un ton presque effrayé ; ignorez-vous que c’est là que s’assied d’ordinaire don Garcia Navarro ?

Don Juan répondit qu’il avait toujours entendu dire que les places appartenaient au premier occupant, et que, trouvant celle-là vide, il croyait pouvoir la prendre, surtout si le seigneur don Garcia n’avait pas chargé son voisin de la lui garder.

— Vous êtes étranger ici, à ce que je vois, dit l’étudiant, et arrivé depuis bien peu de temps, puisque vous ne connaissez pas don Garcia. Sachez donc que c’est un des hommes les plus…

Ici l’étudiant baissa la voix et parut éprouver la crainte d’être entendu des autres étudiants.

— Don Garcia est un homme terrible. Malheur à qui l’offense ! Il a la patience courte et l’épée longue ; et soyez sûr que, si quelqu’un s’assied à une place où don Garcia s’est assis deux fois, c’en est assez pour qu’une querelle s’ensuive, car il est fort chatouilleux et susceptible. Quand il querelle, il frappe, et quand il frappe, il tue. Or donc je vous ai averti, vous ferez ce qui vous semblera bon.

Don Juan trouvait fort extraordinaire que ce don Garcia prétendît se réserver les meilleures places sans se donner la peine de les mériter par son exactitude. En même temps il voyait que plusieurs étudiants avaient les yeux fixés sur lui, et il sentait combien il serait mortifiant de quitter cette place après s’y être assis. D’un autre côté, il ne se souciait nullement d’avoir une querelle dès son arrivée, et surtout avec un homme aussi dangereux que paraissait l’être don Garcia. Il était dans cette perplexité, ne sachant à quoi se déterminer et restant toujours machinalement à la même place, lorsqu’un étudiant entra et s’avança droit vers lui.

— Voici don Garcia, lui dit son voisin.

Ce Garcia était un jeune homme large d’épaules, bien découplé, le teint hâlé, l’œil fier et la bouche méprisante. Il avait un pourpoint râpé, qui avait pu être noir, et un manteau troué ; par-dessus tout cela pendait une longue chaîne d’or. On sait que de tout temps les étudiants de Salamanque et des autres universités d’Espagne ont mis une espèce de point d’honneur à paraître déguenillés, voulant probablement montrer par là que le véritable mérite sait se passer des ornements empruntés à la fortune.

Don Garcia s’approcha du banc où don Juan était encore assis, et le saluant avec beaucoup de courtoisie :

— Seigneur étudiant, dit-il, vous êtes nouveau venu parmi nous ; pourtant votre nom m’est bien connu. Nos pères ont été grands amis, et, si vous voulez bien le permettre, leurs fils ne le seront pas moins.

En parlant ainsi il tendait la main à don Juan de l’air le plus cordial. Don Juan, qui s’attendait à un tout autre début, reçut avec beaucoup d’empressement les politesses de don Garcia et lui répondit qu’il se tiendrait pour très honoré de l’amitié d’un cavalier tel que lui.

— Vous ne connaissez point encore Salamanque, poursuivit don Garcia ; si vous voulez bien m’accepter pour votre guide, je serai charmé de vous faire tout voir, depuis le cèdre jusqu’à hysope, dans le pays où vous allez vivre. Ensuite s’adressant à l’étudiant assis à côté de don Juan : — Allons, Périco, tire-toi de là. Crois-tu qu’un butor comme toi doive faire compagnie au seigneur don Juan de Maraña ?

En parlant ainsi, il le poussa rudement et se mit à sa place, que l’étudiant se hâta d’abandonner.

Lorsque la leçon fut finie, don Garcia donna son adresse à son nouvel ami et lui fit promettre de venir le voir. Puis, l’ayant salué de la main d’un air gracieux et familier, il sortit en se drapant avec grâce de son manteau troué comme une écumoire.

Don Juan, tenant ses livres sous son bras, s’était arrêté dans une galerie du collège pour examiner les vieilles inscriptions qui couvraient les murs, lorsqu’il s’aperçut que l’étudiant qui lui avait d’abord parlé s’approchait de lui comme s’il voulait examiner les mêmes objets. Don Juan, après lui avoir fait une inclination de tête pour lui montrer qu’il le reconnaissait, se disposait à sortir, mais l’étudiant l’arrêta par son manteau.

— Seigneur don Juan, dit-il, si rien ne vous presse, seriez-vous assez bon pour m’accorder un moment d’entretien ?

— Volontiers, répondit don Juan, et il s’appuya contre un pilier, je vous écoute.

Périco regarda de tous côtés d’un air d’inquiétude, comme s’il craignait d’être observé, et se rapprocha de don Juan pour lui parler à l’oreille, ce qui paraissait une précaution inutile, car il n’y avait personne qu’eux dans la vaste galerie gothique où ils se trouvaient. Après un moment de silence :

— Pourriez-vous me dire, seigneur don Juan, demanda l’étudiant d’une voix basse et presque tremblante, pourriez-vous me dire si votre père a réellement connu le père de don Garcia Navarro ?

Don Juan fit un mouvement de surprise.

— Vous avez entendu don Garcia le dire à l’instant même.

— Oui, répondit l’étudiant, baissant encore plus la voix ; mais enfin avez-vous jamais entendu dire à votre père qu’il connût le seigneur Navarro ?

— Oui sans doute, et il était avec lui à la guerre contre les Morisques.

— Fort bien ; mais avez-vous entendu dire de ce gentilhomme qu’il eût… un fils ?

— En vérité, je n’ai jamais fait beaucoup d’attention à ce que mon père pouvait en dire… Mais à quoi bon ces questions ? Don Garcia n’est-il pas le fils du seigneur Navarro ?… Serait-il bâtard ?

— J’atteste le ciel que je n’ai rien dit de semblable, s’écria l’étudiant effrayé en regardant derrière le pilier contre lequel s’appuyait don Juan ; je voulais vous demander seulement si vous n’aviez pas connaissance d’une histoire étrange que bien des gens racontent sur ce don Garcia ?

— Je n’en sais pas un mot.

— On dit…, remarquez bien que je ne fais que répéter ce que j’ai entendu dire,… on dit que don Diego Navarro avait un fils qui, à l’âge de six ou sept ans, tomba malade d’une maladie grave et si étrange que les médecins ne savaient quel remède y apporter. Sur quoi le père, qui n’avait pas d’autre enfant, envoya de nombreuses offrandes à plusieurs chapelles, fit toucher des reliques au malade, le tout en vain. Désespéré, il dit un jour, m’a-t-on assuré…, il dit un jour en regardant une image de saint Michel : — Puisque tu ne peux pas sauver mon fils, je veux voir si celui qui est là sous tes pieds n’aura pas plus de pouvoir

— C’était un blasphème abominable ! s’écria don Juan, scandalisé au dernier point.

— Peu après l’enfant guérit…, et cet enfant… c’est don Garcia !

— Si bien que don Garcia a le diable au corps depuis ce temps-là, dit en éclatant de rire don Garcia, qui se montra au même instant et qui paraissait avoir écouté cette conversation caché derrière un pilier voisin. — En vérité, Périco, dit-il d’un ton froid et méprisant à l’étudiant stupéfait, si vous n’étiez pas un poltron, je vous ferais repentir de l’audace que vous avez eue de parler de moi. — Seigneur don Juan, poursuivit-il en s’adressant à Maraña, quand vous nous connaîtrez mieux, vous ne perdrez pas votre temps à écouter ce bavard. Et tenez. pour vous prouver que je ne suis pas un méchant diable, faites-moi l’honneur de m’accompagner de ce pas à l’église de Saint-Pierre ; lorsque nous y aurons fait nos dévotions, je vous demanderai la permission de vous faire faire un mauvais dîner avec quelques camarades.

En parlant ainsi, il prenait le bras de don Juan, qui, honteux d’avoir été surpris à écouter l’étrange histoire de Périco, se hâta d’accepter l’offre de son nouvel ami pour lui prouver le peu de cas qu’il faisait des médisances qu’il venait d’entendre.

En entrant dans l’église de Saint-Pierre, don Juan et don Garcia s’agenouillèrent devant une chapelle autour de laquelle il y avait un grand concours de fidèles. Don Juan fit sa prière à voix basse ; et, bien qu’il demeurât un temps convenable dans cette pieuse occupation, il trouva, lorsqu’il releva la tête, que son camarade paraissait encore plongé dans une extase dévote ; il remuait doucement les lèvres ; on eût dit qu’il n’était pas à la moitié de ses méditations. Un peu honteux d’avoir si tôt fini, il se mit à réciter tout bas les litanies qui lui revinrent en mémoire. Les litanies dépêchées, don Garcia ne bougeait pas davantage. Don Juan expédia encore avec distraction quelques menus suffrages ; puis, voyant son camarade toujours immobile, il crut pouvoir regarder un peu autour de lui pour passer le temps et attendre la fin de cette éternelle oraison. Trois femmes, agenouillées sur des tapis de Turquie, attirèrent son attention tout d’abord. L’une, à son âge, à ses lunettes et à l’ampleur vénérable de ses coiffes, ne pouvait être autre qu’une duègne. Les deux autres étaient jeunes et jolies, et ne tenaient pas leurs yeux tellement baissés sur leurs chapelets qu’on ne pût voir qu’ils étaient grands, vifs et bien fendus. Don Juan éprouva beaucoup de plaisir à regarder l’une d’elles, plus de plaisir même qu’il n’aurait dû en avoir dans un saint lieu. Oubliant la prière de son camarade, il le tira par la manche et lui demanda tout bas quelle était cette demoiselle qui tenait un chapelet d’ambre jaune.

— C’est, répondit Garcia sans paraître scandalisé de son interruption, c’est doña Teresa de Ojeda ; et celle-ci, c’est doña Fausta, sa sœur aînée, toutes les deux filles d’un auditeur au conseil de Castille. Je suis amoureux de l’aînée ; tâchez de le devenir de la cadette. Tenez, ajouta-t-il, elles se lèvent et vont sortir de l’église ; hâtons-nous, afin de les voir monter en voiture ; peut-être que le vent soulèvera leurs basquines, et que nous apercevrons une jolie jambe ou deux.

Don Juan était tellement ému par la beauté de doña Teresa que, sans faire attention à l’indécence de ce langage, il suivit don Garcia jusqu’à la porte de l’église, et vit les deux nobles demoiselles monter dans leur carrosse et quitter la place de l’église pour entrer dans une des rues les plus fréquentées. Lorsqu’elles furent parties, don Garcia enfonçant son chapeau de travers sur sa tête, s’écria gaiement :

— Voilà de charmantes filles ! Je veux que le diable m’emporte si l’aînée n’est pas à moi avant qu’il soit dix jours ! Et vous, avez-vous avancé vos affaires avec la cadette ?

— Comment ! avancé mes affaires ? répondit don Juan d’un air naïf, mais voilà la première fois que je la vois !

— Bonne raison, vraiment ! s’écria don Garcia. Croyez-vous qu’il y ait beaucoup plus longtemps que je connais la Fausta ? Aujourd’hui pourtant je lui ai remis un billet qu’elle a fort bien pris.

— Un billet ? Mais je ne vous ai pas vu écrire !

— J’en ai toujours de tout écrits sur moi, et, pourvu qu’on n’y mette pas de nom, ils peuvent servir pour toutes. Ayez seulement l’attention de ne pas employer d’épithètes compromettantes sur la couleur des yeux ou des cheveux. Quant aux soupirs, aux larmes et aux alarmes, brunes ou blondes, filles ou femmes, les prendront également en bonne part.

Tout en causant de la sorte, don Garcia et don Juan se trouvèrent à la porte de la maison où le dîner les attendait. C’était chère d’étudiants, plus copieuse qu’élégante et variée : force ragoûts épicés, viandes salées, toutes choses provoquant à la soif. D’ailleurs il y avait abondance de vins de la Manche et d’Andalousie. Quelques étudiants, amis de don Garcia, attendaient son arrivée. On se mit immédiatement à table, et pendant quelque temps on n’entendit d’autre bruit que celui des mâchoires et des verres heurtant les flacons. Bientôt, le vin mettant les convives en belle humeur, la conversation commença et devint des plus bruyantes. Il ne fut question que de duels, d’amourettes et de tours d’écoliers. L’un racontait comment il avait dupé son hôtesse en déménageant la veille du jour qu’il devait payer son loyer. L’autre avait envoyé demander chez un marchand de vin quelques jarres de valdepenas de la part d’un des plus graves professeurs de théologie, et il avait eu l’adresse de détourner les jarres, laissant le professeur payer le mémoire s’il voulait. Celui-ci avait battu le guet, celui-là, au moyen d’une échelle de corde, était entré chez sa maîtresse malgré les précautions d’un jaloux. D’abord don Juan écoutait avec une espèce de consternation le récit de tous ces désordres. Peu à peu, le vin qu’il buvait et la gaieté des convives désarmèrent sa pruderie. Les histoires que l’on racontait le firent rire, et même il en vint à envier la réputation que donnaient à quelques-uns leurs tours d’adresse ou d’escroquerie. Il commença à oublier les sages principes qu’il avait apportés à l’université, pour adopter la règle de conduite des étudiants ; règle simple et facile à suivre, qui consiste à tout se permettre envers les pillos, c’est-à-dire toute la partie de l’espèce humaine qui n’est pas immatriculée sur les registres de l’université. L’étudiant au milieu des pillos est en pays ennemi, et il a le droit d’agir à leur égard comme les Hébreux à l’égard des Cananéens. Seulement M. le corrégidor ayant malheureusement peu de respect pour les saintes lois de l’université, et ne cherchant que l’occasion de nuire à ses initiés, ils doivent être unis comme frères, s’entr’aider et surtout se garder un secret inviolable.

Cette édifiante conversation dura aussi longtemps que les bouteilles. Lorsqu’elles furent vides toutes les judiciaires étaient singulièrement embrouillées, et chacun éprouvait une violente envie de dormir. Le soleil étant encore dans toute sa force, on se sépara pour aller faire la sieste ; mais don Juan accepta un lit chez don Garcia. Il ne se fut pas plus tôt étendu sur un matelas de cuir, que la fatigue et les fumées du vin le plongèrent dans un profond sommeil. Pendant longtemps ses rêves furent si bizarres et si confus qu’il n’éprouvait d’autre sentiment que celui d’un malaise vague, sans avoir la perception d’une image ou d’une idée qui pût en être la cause. Peu à peu il commença à voir plus clair dans son rêve, si l’on peut s’exprimer ainsi, et il songea avec suite. Il lui semblait qu’il était dans une barque sur un grand fleuve plus large et plus troublé qu’il n’avait jamais vu le Guadalquivir en hiver. Il n’y avait ni voiles, ni rames, ni gouvernail, et la rive du fleuve était déserte. La barque était tellement ballottée par le courant, qu’au malaise qu’il éprouvait il se crut à l’embouchure du Guadalquivir, au moment où les badauds de Séville qui vont à Cadix commencent à ressentir les premières atteintes du mal de mer. Bientôt il se trouva dans une partie de la rivière beaucoup plus resserrée, en sorte qu’il pouvait facilement voir et même se faire entendre sur les deux bords. Alors parurent en même temps, sur les deux rives, deux figures lumineuses qui s’approchèrent, chacune de son côté, comme pour lui porter secours. Il tourna d’abord la tête à droite, et vit un vieillard d’une figure grave et austère, pieds nus, n’ayant pour vêtement qu’un sayon épineux. Il semblait tendre la main à don Juan. À gauche, où il regarda ensuite, il vit une femme, d’une taille élevée et de la figure la plus noble et la plus attrayante, tenant à la main une couronne de fleurs qu’elle lui présentait. En même temps il remarqua que sa barque se dirigeait à son gré, sans rames, mais par le seul fait de sa volonté. Il allait prendre terre du côté de la femme, lorsqu’un cri, parti de la rive droite, lui fit tourner la tête et se rapprocher de ce côté. Le vieillard avait l’air encore plus austère qu’auparavant. Tout ce que l’on voyait de son corps était couvert de meurtrissures, livide et teint de sang caillé. D’une main. il tenait une couronne d’épines, de l’autre, un fouet garni de pointes de fer. À ce spectacle, don Juan fut saisi d’horreur ; il revint bien vite à la rive gauche. L’apparition qui l’avait tant charmé s’y trouvait encore ; les cheveux de la femme flottaient au vent, ses yeux étaient animés d’un feu surnaturel, et au lieu de la couronne elle tenait en main une épée. Don Juan s’arrêta un instant avant de prendre terre, et alors, regardant avec plus d’attention, il s’aperçut que la lame de l’épée était rouge de sang, et que la main de la nymphe était rouge aussi. Épouvanté, il se réveilla en sursaut. En ouvrant les yeux, il ne put retenir un cri à la vue d’une épée nue qui brillait à deux pieds du lit. Mais ce n’était pas une belle nymphe qui tenait cette épée. Don Garcia allait réveiller son ami, et voyant auprès de son lit une épée d’un travail curieux, il l’examinait de l’air d’un connaisseur. Sur la lame était cette inscription : « Garde loyauté. » Et la poignée, comme nous l’avons déjà dit, portait les armes, le nom et la devise des Maraña.

— Vous avez là une belle épée, mon camarade, dit don Garcia. Vous devez être reposé maintenant. La nuit est venue, promenons-nous un peu ; et quand les honnêtes gens de cette ville seront rentrés chez eux, nous irons, s’il vous plaît, donner une sérénade à nos divinités.

Don Juan et don Garcia se promenèrent quelque temps au bord de la Tormes, regardant passer les femmes qui venaient respirer le frais ou lorgner leurs amants. Peu à peu les promeneurs devinrent plus rares ; ils disparurent tout à fait.

— Voici le moment, dit don Garcia, voici le moment où la ville tout entière appartient aux étudiants. Les pillos n’oseraient nous troubler dans nos innocentes récréations. Quant au guet, si par aventure nous avions quelque démêlé avec lui, je n’ai pas besoin de vous dire que c’est une canaille qu’il ne faut pas ménager. Mais si les drôles étaient trop nombreux, et qu’il fallût jouer des jambes, n’ayez aucune inquiétude : je connais tous les détours, ne vous mettez en peine que de me suivre, et soyez sûr que tout ira bien.

En parlant ainsi, il jeta son manteau sur son épaule gauche de manière à se couvrir la plus grande partie de la figure, mais à se laisser le bras droit libre. Don Juan en fit autant, et tous les deux se dirigèrent vers la rue qu’habitaient doña Fausta et sa sœur. En passant devant le porche d’une église, don Garcia siffla, et son page parut tenant une guitare à la main. Don Garcia la prit et le congédia.

— Je vois, dit don Juan en entrant dans la rue de Valladolid, je vois que vous voulez m’employer à protéger votre sérénade ; soyez sûr que je me conduirai de manière à mériter votre approbation. Je serais renié par Séville, ma patrie, si je ne savais pas garder une rue contre les fâcheux !

— Je ne prétends pas vous poser en sentinelle, répondit don Garcia. J’ai mes amours ici, mais vous y avez aussi les vôtres. À chacun son gibier. Chut ! voici la maison. Vous à cette jalousie, moi à celle-ci, et alerte !

Don Garcia, ayant accordé la guitare, se mit à chanter d’une voix assez agréable une romance où, comme à l’ordinaire, il était question de larmes, de soupirs et de tout ce qui s’ensuit. Je ne sais s’il en était l’auteur.

À la troisième ou quatrième séguidille, les jalousies de deux fenêtres se soulevèrent légèrement, et une petite toux se fit entendre. Cela voulait dire qu’on écoutait. Les musiciens, dit-on, ne jouent jamais lorsqu’on les en prie ou qu’on les écoute. Don Garcia déposa sa guitare sur une borne et entama la conversation à voix basse avec une des femmes qui l’écoutaient.

Don Juan, en levant les yeux, vit à la fenêtre au-dessus de lui une femme qui paraissait le considérer attentivement. Il ne doutait pas que ce ne fût la sœur de doña Fausta, que son goût et le choix de son ami lui donnaient pour dame de ses pensées. Mais il était timide encore, sans expérience, et il ne savait par où commencer. Tout à coup un mouchoir tomba de la fenêtre, et une petite voix douce s’écria :

— Ah ! Jésus ! mon mouchoir est tombé !

Don Juan le ramassa aussitôt, le plaça sur la pointe de son épée et le porta à la hauteur de la fenêtre. C’était un moyen d’entrer en matière. La voix commença par des remerciements, puis demanda si le seigneur cavalier qui avait tant de courtoisie n’avait pas été dans la matinée à l’église de Saint-Pierre. Don Juan répondit qu’il y était allé, et qu’il y avait perdu le repos.

— Comment ?

— En vous voyant.

La glace était brisée. Don Juan était de Séville, et savait par cœur toutes les histoires morisques dont la langue amoureuse est si riche. Il ne pouvait manquer d’être éloquent. La conversation dura environ une heure. Enfin Teresa s’écria qu’elle entendait son père, et qu’il fallait se retirer. Les deux galants ne quittèrent la rue qu’après avoir vu deux petites mains blanches sortir de la jalousie et leur jeter à chacun une branche de jasmin. Don Juan alla se coucher la tête remplie d’images délicieuses. Pour don Garcia, il entra dans un cabaret où il passa la plus grande partie de la nuit.

Le lendemain, les soupirs et les sérénades recommencèrent. Il en fut de même les nuits suivantes. Après une résistance convenable, les deux dames consentirent à donner et à recevoir des boucles de cheveux, opération qui se fit au moyen d’un fil qui descendit, et rapporta les gages échangés. Don Garcia, qui n’était pas homme à se contenter de bagatelles, parla d’une échelle de corde ou bien de fausses clefs ; mais on le trouva hardi, et sa proposition fut sinon rejetée, du moins indéfiniment ajournée.

Depuis un mois à peu près, don Juan et don Garcia roucoulaient assez inutilement sous les fenêtres de leurs maîtresses. Par une nuit très sombre, ils étaient à leur faction ordinaire, et la conversation durait depuis quelque temps à la satisfaction de tous les interlocuteurs, lorsque à l’extrémité de là rue parurent sept ou huit hommes en manteau, dont la moitié portait des instruments de musique.

— Juste ciel ! s’écria Teresa, voici don Cristoval qui vient nous donner une sérénade. Éloignez-vous pour l’amour de Dieu, ou il arrivera quelque malheur.

— Nous ne cédons à personne une si belle place, s’écria don Garcia en élevant la voix : — Cavalier, dit-il au premier qui s’avançait, la place est prise, et ces dames ne se soucient guère de votre musique ; donc, s’il vous plaît, cherchez fortune ailleurs.

— C’est un de ces faquins d’étudiants qui prétend nous empêcher de passer ! s’écria don Cristoval. Je vais lui apprendre ce qu’il en coûte pour s’adresser à mes amours !

À ces mots, il mit l’épée à la main. En même temps, celles de deux de ses compagnons brillèrent hors du fourreau. Don Garcia, avec une prestesse admirable, roulant son manteau autour de son bras, mit flamberge au vent et s’écria :

— À moi les étudiants ! Mais il n’y en avait pas un seul aux environs. Les musiciens, craignant sans doute de voir leurs instruments brisés dans la bagarre, prirent la fuite en appelant la justice, pendant que les deux femmes à la fenêtre invoquaient à leur aide tous les saints du paradis.

Don Juan, qui se trouvait au-dessous de la fenêtre la plus proche de don Cristoval, eut d’abord à se défendre contre lui. Son adversaire était adroit, et, en outre, il avait à la main gauche une targe de fer dont il se servait pour parer, tandis que don Juan n’avait que son épée et son manteau. Vivement pressé par don Cristoval, il se rappela fort à propos une botte du seigneur Uberti, son maître d’armes. Il se laissa tomber sur sa main gauche, et de la droite, glissant son épée sous la targe de don Cristoval, il la lui enfonça au défaut des côtes avec tant de force que le fer se brisa après avoir pénétré de la longueur d’une palme. Don Cristoval poussa un cri et tomba baigné dans son sang. Pendant cette opération, qui dura moins à faire qu’à raconter, don Garcia se défendait avec succès contre ses deux adversaires, qui n’eurent pas plus tôt vu leur chef sur le carreau qu’ils prirent la fuite à toutes jambes.

— Sauvons-nous maintenant, dit don Garcia ; ce n’est pas le moment de s’amuser. Adieu, mes belles !

Et il entraîna avec lui don Juan tout effaré de son exploit. À vingt pas de la maison, don Garcia s’arrêta pour demander à son compagnon ce qu’il avait fait de son épée.

— Mon épée ? dit don Juan, s’apercevant alors seulement qu’il ne la tenait plus à la main… Je ne sais… je l’aurai probablement laissé tomber.

— Malédiction ! s’écria don Garcia, et votre nom qui est gravé sur la garde !

Dans ce moment on voyait des hommes avec des flambeaux sortir des maisons voisines et s’empresser autour du mourant. À l’autre bout de la rue, une troupe d’hommes armés s’avançaient rapidement. C’était évidemment une patrouille attirée par les cris des musiciens et par le bruit du combat.

Don Garcia, rabattant son chapeau sur ses yeux, et se couvrant de son manteau le bas du visage pour n’être pas reconnu, s’élança, malgré le danger, au milieu de tous ces hommes rassemblés, espérant retrouver cette épée qui aurait indubitablement fait reconnaître le coupable. Don Juan le vit frapper de droite et de gauche, éteignant les lumières et culbutant tout ce qui se trouvait sur son passage. Il reparut bientôt courant de toutes ses forces et tenant une épée de chaque main : toute la patrouille le poursuivait.

— Ah ! don Garcia, s’écria don Juan en prenant l’épée qu’il lui tendait, que de remerciements je vous dois !

— Fuyons ! fuyons ! s’écria Garcia. Suivez-moi, et si quelqu’un de ces coquins vous serre de trop près, piquez-le comme vous venez de faire à l’autre.

Tous deux se mirent alors à courir avec toute la vitesse que pouvait leur prêter leur vigueur naturelle, augmentée de la peur de M. le corrégidor, magistrat qui passait pour encore plus redoutable aux étudiants qu’aux voleurs.

Don Garcia, qui connaissait Salamanque comme son Deus det, était fort habile à tourner rapidement les coins de rues et à se jeter dans les allées étroites, tandis que son compagnon, plus novice, avait grand’peine à le suivre. L’haleine commençait à leur manquer, lorsque au bout d’une rue ils rencontrèrent un groupe d’étudiants qui se promenaient en chantant et jouant de la guitare. Aussitôt que ceux-ci se furent aperçus que deux de leurs camarades étaient poursuivis, ils se saisirent de pierres, de bâtons et de toutes les armes possibles. Les archers, tout essoufflés, ne jugèrent pas à propos d’entamer l’escarmouche. Ils se retirèrent prudemment, et les deux coupables allèrent se réfugier et se reposer un instant dans une église voisine.

Sous le portail, don Juan voulut remettre son épée dans le fourreau, ne trouvant pas convenable ni chrétien d’entrer dans la maison de Dieu une arme à la main. Mais le fourreau résistait, la lame n’entrait qu’avec peine ; bref, il reconnut que l’épée qu’il tenait n’était pas la sienne : don Garcia, dans sa précipitation, avait saisi la première épée qu’il avait trouvée à terre, et c’était celle du mort ou d’un de ses acolytes. Le cas était grave ; don Juan en avertit son ami, qu’il avait appris à regarder comme de bon conseil.

Don Garcia fronça le sourcil, se mordit les lèvres, tordit les bords de son chapeau, se promena quelques pas, pendant que don Juan, tout étourdi de la fâcheuse découverte qu’il venait de faire, était en proie à l’inquiétude autant qu’aux remords. Après un quart d’heure de réflexions, pendant lequel don Garcia eut le bon goût de ne pas dire une seule fois : « pourquoi laissiez-vous tomber votre épée ? » celui-ci prit don Juan par le bras et lui dit :

— Venez avec moi, je tiens votre affaire.

Dans ce moment un prêtre sortait de la sacristie de l’église et se disposait à gagner la rue ; don Garcia l’arrêta.

— N’est-ce pas au savant licencié Gomez que j’ai l’honneur de parler ? lui dit-il en s’inclinant profondément.

— Je ne suis pas encore licencié, répondit le prêtre, évidemment flatté de passer pour un licencié. Je m’appelle Manuel Tordoya, fort à votre service.

— Mon père, dit don Garcia, vous êtes précisément la personne à qui je désirais parler ; c’est d’un cas de conscience qu’il s’agit, et si la renommée ne m’a pas trompé, vous êtes auteur de ce fameux De casibus conscientiae qui a fait tant de bruit à Madrid ?

Le prêtre, se laissant aller au péché de vanité, répondit en balbutiant qu’il n’était pas l’auteur de ce livre (lequel, à vrai dire, n’avait jamais existé), mais qu’il s’était fort occupé de semblables matières. Don Garcia, qui avait ses raisons pour ne pas l’écouter, poursuivit de la sorte :

— Voici, mon père, en trois mots, l’affaire sur laquelle je désirais vous consulter. Un de mes amis, aujourd’hui même, il y a moins d’une heure, est abordé dans la rue par un homme qui lui dit : « Cavalier, je vais me battre à deux pas d’ici, mon adversaire a une épée plus longue que la mienne ; veuillez me prêter la vôtre pour que les armes soient égales. » Et mon ami a changé d’épée avec lui. Il attend quelque temps au coin de la rue que l’affaire soit terminée. N’entendant plus le cliquetis des épées il s’approche ; que voit-il ? un homme mort, percé par l’épée même qu’il venait de prêter. Depuis ce moment il est désespéré, il se reproche sa complaisance, et il craint d’avoir fait un péché mortel. Moi, j’essaye de le rassurer ; je crois le péché véniel, en ce que, s’il n’avait pas prêté son épée, il aurait été la cause que deux hommes se seraient battus à armes inégales. Qu’en pensez-vous, mon père ? n’êtes-vous pas de mon sentiment ?

Le prêtre, qui était apprenti casuiste, dressa les oreilles à cette histoire et se frotta quelque temps le front comme un homme qui cherche une citation. Don Juan ne savait où voulait en venir don Garcia. mais il n’ajouta rien, craignant de faire quelque gaucherie.

— Mon père, poursuivit Garcia, la question est fort ardue, puisqu’un aussi grand savant que vous hésite à la résoudre. Demain, si vous le permettez, nous reviendrons savoir votre sentiment. En attendant, veuillez, je vous prie, dire ou faire dire quelques messes pour l’âme du mort.

Il déposa, en disant ces mots, deux ou trois ducats dans la main du prêtre, ce qui acheva de le disposer favorablement pour des jeunes gens si dévots, si scrupuleux et surtout si généreux. Il leur assura que le lendemain, au même lieu, il leur donnerait son opinion par écrit. Don Garcia fut prodigue de remerciements ; puis il ajouta d’un ton dégagé, et comme une observation de peu d’importance : — Pourvu que la justice n’aille pas nous rendre responsables de cette mort ! nous espérons en vous pour nous réconcilier avec Dieu.

— Quant à la justice, dit le prêtre, vous n’avez rien à craindre. Votre ami, n’ayant fait que prêter son épée, n’est point légalement complice.

— Oui, mon père, mais le meurtrier a pris la fuite. On examinera la blessure, on trouvera peut-être l’épée ensanglantée,… que sais-je ? Les gens de loi sont terribles, dit-on.

— Mais, dit le prêtre, vous étiez témoin que l’épée a été empruntée ?

— Certainement, dit don Garcia ; je l’affirmerais devant toutes les cours du royaume. D’ailleurs, poursuivit-il du ton le plus insinuant, vous, mon père, vous seriez là pour rendre témoignage de la vérité. Nous nous sommes présentés à vous longtemps avant que l’affaire fût connue pour vous demander vos conseils spirituels. Vous pourriez même attester l’échange,… En voici la preuve. Il prit alors l’épée de don Juan.

— Voyez plutôt cette épée, dit-il, quelle figure elle fait dans ce fourreau !

Le prêtre inclina la tête comme un homme convaincu de la vérité de l’histoire qu’on lui racontait. Il soupesait sans parler les ducats qu’il avait dans la main, et il y trouvait toujours un argument sans réplique en faveur des deux jeunes gens.

— Au surplus, mon père, dit don Garcia d’un ton fort dévot, que nous importe la justice ? c’est avec le ciel que nous voulons être réconciliés.

— À demain, mes enfants, dit le prêtre en se retirant.

— À demain, répondit don Garcia ; nous vous baisons les mains et nous comptons sur vous.

Le prêtre parti, don Garcia fit un saut de joie.

— Vive la simonie ! s’écria-t-il, nous voilà dans une meilleure position, je l’espère. Si la justice s’inquiète de vous, ce bon père, pour les ducats qu’il a reçus et ceux qu’il espère tirer de nous est prêt à attester que nous sommes aussi étrangers à la mort du cavalier que vous venez d’expédier, que l’enfant qui vient de naître. Rentrez chez vous maintenant, soyez toujours sur le qui-vive et n’ouvrez votre porte qu’à bonnes enseignes ; moi je vais courir la ville et savoir un peu les nouvelles.

Don Juan, rentré dans sa chambre, se jeta tout habillé sur son lit. Il passa la nuit sans dormir, ne pensant qu’au meurtre qu’il venait de commettre, et surtout à ses conséquences. Chaque fois qu’il entendait dans la rue des pas d’un homme, il s’imaginait que la justice venait l’arrêter. Cependant, comme il était fatigué et qu’il avait encore la tête lourde par suite du dîner d’étudiants auquel il avait assisté, il s’endormit au moment où le soleil se levait.

Il reposait déjà depuis quelques heures, quand son domestique l’éveilla en lui disant qu’une dame voilée demandait à lui parler. Au même moment une femme entra dans la chambre. Elle était enveloppée de la tête aux pieds d’un grand manteau noir qui ne lui laissait qu’un œil découvert. Cet œil, elle le tourna vers le domestique, puis vers don Juan, comme pour demander à lui parler sans témoins. Le domestique sortit aussitôt. La dame s’assit, regardant don Juan de tout son œil avec la plus grande attention. Après un moment de silence, elle commença de la sorte :

— Seigneur cavalier, ma démarche a de quoi vous surprendre, et vous devez, sans doute, concevoir de moi une médiocre opinion ; mais si l’on connaissait les motifs qui m’amènent ici, sans doute on ne me blâmerait pas. Vous vous êtes battu hier avec un cavalier de cette ville…

— Moi, madame ! s’écria don Juan pâlissant ; je ne suis pas sorti de cette chambre…

— Il est inutile de feindre avec moi, et je dois vous donner l’exemple de la franchise.

En parlant ainsi, elle écarta son manteau, et don Juan reconnut doña Teresa.

— Seigneur don Juan, poursuivit-elle en rougissant, je dois vous avouer que votre bravoure m’a intéressée pour vous au dernier point. J’ai remarqué, malgré le trouble ou j’étais, que votre épée s’était brisée, et que vous l’aviez jetée à terre auprès de notre porte. Au moment où l’on s’empressait autour du blessé, je suis descendue et j’ai ramassé la poignée de cette épée. En la considérant j’ai lu votre nom, et j’ai compris combien vous seriez exposé si elle tombait entre les mains de vos ennemis. La voici, je suis bien heureuse de pouvoir vous la rendre.

Comme de raison, don Juan tomba à ses genoux, lui dit qu’il lui devait la vie, mais que c’était un présent inutile, puisqu’elle allait le faire mourir d’amour. Doña Teresa était pressée et voulait se retirer sur-le-champ ; cependant elle écoutait don Juan avec tant de plaisir qu’elle ne pouvait se décider à s’en retourner. Une heure à peu près se passa de la sorte, toute remplie de serments d’amour éternel, de baisements de main, prières d’une part, faibles refus de l’autre. Don Garcia, entrant tout à coup, interrompit le tête-à-tête. Il n’était pas homme à se scandaliser. Son premier soin fut de rassurer Teresa. Il loua beaucoup son courage, sa présence d’esprit, et finit par la prier de s’entremettre auprès de sa sœur afin de lui ménager un accueil plus humain. Doña Teresa promit tout ce qu’il voulait, s’enveloppa hermétiquement dans son manteau et partit après avoir promis de se trouver le soir même avec sa sœur dans une partie de la promenade qu’elle désigna.

— Nos affaires vont bien, dit don Garcia aussitôt que les deux jeunes gens furent seuls. Personne ne vous soupçonne. Le corrégidor, qui ne me veut nul bien, m’avait d’abord fait l’honneur de penser à moi. Il était persuadé, disait-il, que c’était moi qui avais tué don Cristoval. Savez-vous ce qui lui a fait changer d’opinion ? c’est qu’on lui avait dit que j’avais passé toute la soirée avec vous ; et vous avez, mon cher, une si grande réputation de sainteté que vous en avez à revendre pour les autres. Quoi qu’il en soit, on ne pense pas à nous. L’espièglerie de cette brave petite Teresa nous rassure pour l’avenir : ainsi n’y pensons plus et ne songeons qu’à nous amuser.

— Ah ! Garcia, s’écria tristement don Juan, c’est une bien triste chose que de tuer un de ses semblables !

— Il y a quelque chose de plus triste, répondit don Garcia, c’est qu’un de nos semblables nous tue, et une troisième chose qui surpasse les deux autres en tristesse, c’est un jour passé sans dîner. C’est pourquoi je vous invite à dîner aujourd’hui avec quelques bons vivants, qui seront charmé de vous voir.

En disant ces mots, il sortit.

L’amour faisait déjà une puissante diversion aux remords de notre héros. La vanité acheva de les étouffer. Les étudiants avec lesquels il dîna chez Garcia avaient appris par lui quel était le véritable meurtrier de don Cristoval. Ce Cristoval était un cavalier fameux par son courage et par son adresse, redouté des étudiants : aussi sa mort ne pouvait qu’exciter leur gaieté, et son heureux adversaire fut accablé de compliments. À les entendre, il était l’honneur, la fleur, le bras de l’université. Sa santé fut bue avec enthousiasme, et un étudiant de Murcie improvisa un sonnet à sa louange, dans lequel il le comparait au Cid et à Bernard del Carpio. En se levant de table, don Juan se sentait bien encore quelque poids sur le cœur ; mais, s’il avait eu le pouvoir de ressusciter don Cristoval, il est douteux qu’il en eût fait usage, de peur de perdre la considération et la renommée que cette mort lui avait acquises dans toute l’université de Salamanque.

Le soir venu, des deux côtés on fut exact au rendez-vous qui eut lieu sur les bords de la Tormes. Doña Teresa prit la main de don Juan (on ne donnait pas encore le bras aux femmes), et doña Fausta celle de don Garcia. Après quelques tours de promenade, les deux couples se séparèrent fort contents, avec la promesse de ne pas laisser échapper une seule occasion de se revoir.

En quittant les deux sœurs, ils rencontrèrent quelques bohémiennes qui dansaient avec des tambours de basque au milieu d’un groupe d’étudiants. Ils se mêlèrent à eux. Les danseuses plurent à don Garcia, qui résolut de les emmener souper. La proposition fut aussitôt faite et aussitôt acceptée. En sa qualité de fidus Achates, don Juan était de la partie. Piqué de ce qu’une des bohémiennes lui avait dit qu’il avait l’air d’un moine novice, il s’étudia à faire tout ce qu’il fallait pour prouver que ce surnom était mal appliqué : il jura, dansa, joua et but autant à lui seul que deux étudiants de seconde année auraient pu le faire.

On eut beaucoup de peine à le ramener chez lui après minuit, un peu plus qu’ivre et dans un tel état de fureur qu’il voulait mettre le feu à Salamanque et boire toute la Tormes pour empêcher d’éteindre l’incendie.

C’est ainsi que don Juan perdait, l’une après l’autre, toutes les heureuses qualités que la nature et son éducation lui avaient données. Au bout de trois mois de séjour à Salamanque sous la direction de don Garcia, il avait tout à fait séduit la pauvre Teresa ; son camarade avait réussi de son côté huit à dix jours plus tôt. D’abord don Juan aima sa maîtresse avec tout l’amour qu’un enfant de son âge a pour la première femme qui se donne à lui ; mais don Garcia lui démontra sans peine que la constance était une vertu chimérique ; de plus, que, s’il se conduisait autrement que ses camarades dans les orgies universitaires, il serait cause que la réputation de la Teresa en recevrait des atteintes. Car, disait-il, il n’y a qu’un amour très violent et satisfait qui se contente d’une seule femme. En outre, la mauvaise compagnie dans laquelle don Juan était plongé ne lui laissait pas un moment de repos. Il paraissait à peine dans les classes, ou bien, affaibli par les veilles et la débauche, il s’assoupissait aux doctes leçons des plus illustres professeurs. En revanche, il était toujours le premier et le dernier à la promenade ; et, quant à ses nuits, il passait régulièrement au cabaret ou en pire lieu celles que doña Teresa ne pouvait lui consacrer.

Un matin il avait reçu un billet de cette dame, qui lui exprimait le regret de manquer à un rendez-vous promis pour la nuit. Une vieille parente venait d’arriver à Salamanque, et on lui donnait la chambre de Teresa, qui devait coucher dans celle de sa mère. Ce désappointement affecta très médiocrement don Juan, qui trouva le moyen d’employer sa soirée. Au moment qu’il sortait dans la rue, préoccupé de ses projets, une femme voilée lui remit un billet ; il était de doña Teresa. Elle avait trouvé moyen d’avoir une autre chambre, et avait tout arrangé avec sa sœur pour le rendez-vous. Don Juan montra la lettre à don Garcia. Ils hésitèrent quelque temps ; puis enfin, machinalement et comme par habitude, ils escaladèrent le balcon de leurs maîtresses et demeurèrent avec elles.

Doña Teresa avait à la gorge un signe assez apparent. Ce fut une immense faveur que reçut don Juan la première fois qu’il eut la permission de le regarder. Pendant quelque temps il continua à le considérer comme la plus ravissante chose du monde. Tantôt il le comparait à une violette, tantôt à une anémone, tantôt à la fleur de l’alfalfa. Mais bientôt ce signe, qui était réellement fort joli, cessa par la satiété de lui paraître tel. « C’est une grande tache noire, voilà tout, se disait-il en soupirant. C’est dommage qu’elle se trouve là. Parbleu, c’est que cela ressemble à une couenne de lard. Le diable emporte le signe ! » Un jour même il demanda à Teresa si elle n’avait pas consulté un médecin sur les moyens de le faire disparaître. À quoi la pauvre fille répondit, en rougissant jusqu’au blanc des yeux, qu’il n’y avait pas un seul homme, excepté lui, qui eût vu cette tache, qu’au surplus sa nourrice avait coutume de lui dire que de tels signes portaient bonheur.

Le soir que j’ai dit, don Juan, étant venu au rendez-vous d’assez mauvaise humeur, revit le signe en question, qui lui parut encore plus grand que les autres fois. « C’est, parbleu, la représentation d’un gros rat, se dit-il à lui-même en le considérant. En vérité, c’est une monstruosité ! C’est un signe de réprobation comme celui dont fut marqué Caïn. Il faut avoir le diable au corps pour faire sa maîtresse d’une pareille femme. » Il fut maussade au dernier point. Il querella sans sujet la pauvre Teresa, la fit pleurer, et la quitta vers l’aube sans vouloir l’embrasser. Don Garcia, qui sortait avec lui, marcha quelque temps sans parler ; puis, s’arrêtant tout d’un coup :

— Convenez, don Juan, dit-il, que nous nous sommes bien ennuyés cette nuit. Pour moi, j’en suis encore excédé, et j’ai bien envie d’envoyer une bonne fois la princesse à tous les diables !

— Vous avez tort, dit don Juan ; la Fausta est une charmante personne, blanche comme un cygne, et elle est toujours de bonne humeur. Et puis elle vous aime tant ! En vérité, vous êtes bien heureux.

— Blanche. à la bonne heure ; je conviens qu’elle est blanche ; mais elle n’a pas de couleurs, et à côté de sa sœur elle semble un hibou auprès d’une colombe. C’est vous qui êtes bien heureux.

— Comme cela, répondit don Juan. La petite est assez gentille, mais c’est une enfant. Il n’y a pas à causer raisonnablement avec elle. Elle a la tête farcie de romans de chevalerie, et elle s’est fait sur l’amour les opinions les plus extravagantes. Vous ne vous faites pas une idée de son exigence.

— C’est que vous êtes trop jeune, don Juan, et vous ne savez pas dresser vos maîtresses. Une femme, voyez-vous, est comme un cheval : si vous lui laissez prendre de mauvaises habitudes, si vous ne lui persuadez pas que vous ne lui pardonnerez aucun caprice, jamais vous n’en pourrez rien obtenir.

— Dites-moi, don Garcia, traitez-vous vos maîtresses comme vos chevaux ? Employez-vous souvent la gaule pour leur faire passer leurs caprices ?

— Rarement ; mais je suis trop bon. Tenez, don Juan, voulez-vous me céder votre Teresa ? je vous promets qu’au bout de quinze jours elle sera souple comme un gant. Je vous offre Fausta en échange. Vous faut-il du retour ?

— Le marché serait assez de mon goût, dit don Juan en souriant, si ces dames de leur côté y consentaient. Mais doña Fausta ne voudrait jamais vous céder. Elle perdrait trop au change.

— Vous êtes trop modeste ; mais rassurez-vous. Je l’ai tant fait enrager hier, que le premier venu lui semblerait auprès de moi comme un ange de lumière pour un damné. Savez-vous, don Juan, poursuivit don Garcia, que je parle très sérieusement ?

Et don Juan rit plus fort du sérieux avec lequel son ami débitait ces extravagances.

Cette édifiante conversation fut interrompue par l’arrivée de plusieurs étudiants qui donnèrent un autre cours à leurs idées. Mais, le soir venu, les deux amis étant assis devant une bouteille de vin de Montilla accompagnée d’une petite corbeille remplie de glands de Valence, don Garcia se remit à se plaindre de sa maîtresse. Il venait de recevoir une lettre de Fausta, pleine d’expressions tendres et de doux reproches, au milieu desquels on voyait percer son esprit enjoué et son habitude de saisir le côté de chaque chose.

— Tenez, dit don Garcia tendant la lettre à don Juan et bâillant outre mesure, lisez ce beau morceau. Encore un rendez-vous pour ce soir ! mais le diable m’emporte si j’y vais.

Don Juan lut la lettre, qui lui parut charmante.

— En vérité, dit-il, si j’avais une maîtresse comme la vôtre, toute mon étude serait de la rendre heureuse.

— Prenez-la donc, mon cher, s’écria don Garcia, prenez-la, passez-vous-en la fantaisie. Je vous abandonne mes droits. Faisons mieux, ajouta-t-il en se levant, comme éclairé par une inspiration soudaine, jouons nos maîtresses. Voici des cartes. Faisons une partie d’hombre. Doña Fausta est mon enjeu ; vous, mettez sur table doña Teresa.

Don Juan, riant aux larmes de la folie de son camarade, prit les cartes et les mêla. Quoiqu’il ne mît presque aucune attention à son jeu, il gagna. Don Garcia, sans paraître chagrin de la perte de sa partie, demanda ce qu’il fallait pour écrire, et fit une espèce de billet à ordre, tiré sur doña Fausta, à laquelle il enjoignait de se mettre à la disposition du porteur, absolument comme il eût écrit à son intendant de compter cent ducats à un de ses créanciers.

Don Juan, riant toujours, offrait à don Garcia de lui donner sa revanche. Mais celui-ci refusa.

— Si vous avez un peu de courage, dit-il, prenez mon manteau, allez à la petite porte que bien vous connaissez. Vous ne trouverez que Fausta, puisque la Teresa ne vous attend pas. Suivez-la sans dire un mot, une fois dans sa chambre, il se peut fort bien qu’elle éprouve un moment de surprise, qu’elle verse même une larme ou deux ; mais que cela ne vous arrête pas. Soyez sûr qu’elle n’osera crier. Montrez-lui alors ma lettre ; dites-lui que je suis un horrible scélérat, un monstre, tout ce que vous voudrez ; qu’elle a une vengeance facile et prompte, et cette vengeance, soyez certain qu’elle la trouvera bien douce.

À chacune des paroles de Garcia le diable entrait plus avant dans le cœur de don Juan, et lui disait que ce qu’il n’avait jusqu’à présent regardé que comme une plaisanterie sans but pouvait se terminer pour lui de la manière la plus agréable,.Il cessa de rire, et le rouge du plaisir commença à lui monter au front.

— Si j’étais assuré, dit-il, que Fausta consentît à cet échange…

— Si elle consentira ! s’écria le libertin. Quel blanc-bec êtes-vous, mon camarade, pour croire qu’une femme puisse hésiter entre un amant de six mois et un amant d’un jour ! Allez, vous me remercierez tous les deux demain, je n’en doute pas, et la seule récompense que je vous demande, c’est de me permettre de faire la cour à Teresita pour me dédommager.

Puis, voyant que don Juan était plus qu’à moitié convaincu, il lui dit : — Décidez-vous, car pour moi je ne veux pas voir Fausta ce soir ; si vous n’en voulez pas, je donne ce billet au gros Fadrique, et c’est lui qui en aura l’aubaine.

— Ma foi, arrive que pourra ! s’écria don Juan, saisissant le billet ; et pour se donner du courage, il avala d’un trait un grand verre de Montilla.

L’heure approchait. Don Juan, qu’un reste de conscience retenait encore, buvait coup sur coup pour s’étourdir. Enfin l’horloge sonna. Don Garcia jeta son manteau sur les épaules de don Juan, et le conduisit jusqu’à la porte de sa maîtresse ; puis, ayant fait le signal convenu, il lui souhaita une bonne nuit, et s’éloigna sans le moindre remords de la mauvaise action qu’il venait de commettre.

Aussitôt la porte s’ouvrit. Doña Fausta attendait depuis quelque temps.

— Est-ce vous, don Garcia ? demanda-t-elle à voix basse.

— Oui, répondit don Juan encore plus bas, et la figure cachée sous les plis d’un large manteau. Il entra, et la porte s’étant refermée, don Juan commença a monter un escalier obscur avec son guide.

— Prenez le bout de ma mantille, dit-elle, et suivez-moi le plus doucement que vous pourrez.

En peu d’instants il se trouva dans la chambre de Fausta. Une lampe seule y jetait une médiocre clarté. D’abord don Juan, sans ôter son manteau ni son chapeau, se tint debout, le dos près de la porte, n’osant encore se découvrir. Doña Fausta le considéra quelque temps sans rien dire, puis tout d’un coup elle s’avança vers lui en lui tendant les bras. Don Juan, laissant alors tomber son manteau, imita son mouvement.

— Quoi ! c’est vous, seigneur don Juan ? s’écria-t-elle. Est-ce que don Garcia est malade ?

— Malade ? Non, dit don Juan… Mais il ne peut venir. Il m’a envoyé auprès de vous.

— Oh ! que j’en suis fâchée ! Mais. dites-moi, ce n’est pas une autre femme qui l’empêche de venir ?

— Vous le savez donc bien libertin ?…

— Que ma sœur va être contente de vous voir ! La pauvre enfant ! elle croyait que vous ne viendriez pas ?… Laissez-moi passer, je vais l’avertir.

— C’est inutile.

— Votre air est singulier, don Juan… Vous avez une mauvaise nouvelle à m’apprendre… Parlez, il est arrivé quelque malheur à don Garcia ?

Pour s’épargner une réponse embarrassante, don Juan tendit à la pauvre fille l’infâme billet de don Garcia. Elle lut avec précipitation et ne le comprit pas d’abord. Elle le relut, et n’en put croire ses yeux. Don Juan l’observait avec attention, et la voyait tour à tour s’essuyer le font, se frotter les yeux ; ses lèvres tremblaient, une pâleur mortelle couvrait son visage, et elle était obligée de tenir à deux mains le papier pour qu’il ne tombât pas à terre. Enfin, se levant par un effort désespéré, elle s’écria :

— Tout cela est faux ! c’est une horrible fausseté ! Don Garcia n’a jamais écrit cela !

Don Juan répondit :

— Vous connaissez son écriture. Il ne savait pas le prix du trésor qu’il possédait… et moi j’ai accepté parce que je vous adore.

Elle jeta sur lui un regard du plus profond mépris, et se mit à relire la lettre avec l’attention d’un avocat qui soupçonne une falsification dans un acte. Ses yeux étaient démesurément ouverts et fixés sur le papier. De temps en temps une grosse larme s’en échappait sans qu’elle clignât la paupière, et tombait en glissant sur ses joues. Tout à coup elle sourit d’un sourire de fou, et s’écria : C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ? C’est une plaisanterie ? don Garcia est là, il va venir !…

— Ce n’est point une plaisanterie, doña Fausta, il n’y a rien de plus vrai que l’amour que j’ai pour vous. Je serais bien malheureux si vous ne me croyiez pas.

— Misérable ! s’écria doña Fausta ; mais si tu dis vrai, tu es un plus grand scélérat encore que don Garcia.

— L’amour excuse tout, belle Faustita. Don Garcia vous abandonne ; prenez-moi pour vous consoler. Je vois peints sur ce panneau Bacchus et Ariane ; laissez-moi être votre Bacchus.

Sans répondre un mot, elle saisit un couteau sur la table, et s’avança vers don Juan en le tenant élevé au-dessus de sa tête. Mais il avait vu le mouvement ; il lui saisit le bras, la désarma sans peine et, se croyant autorisé à la punir de ce commencement d’hostilités, il l’embrassa trois ou quatre fois, et voulut l’entraîner vers un petit lit de repos. Doña Fausta était une femme faible et délicate ; mais la colère lui donnait des forces, elle résistait à don Juan, tantôt se cramponnant aux meubles, tantôt se défendant des mains, des pieds et des dents. D’abord don Juan avait reçu quelques coups en souriant, mais bientôt la colère fut chez lui aussi forte que l’amour. Il étreignit fortement Fausta sans craindre de froisser sa peau délicate. C’était un lutteur irrité qui voulait à tout prix triompher de son adversaire, prêt à l’étouffer, s’il fallait, pour le vaincre. Fausta eut alors recours à la dernière ressource qui lui restait. Jusque-là un sentiment de pudeur féminine l’avait empêchée d’appeler à son aide ; mais se voyant sur le point d’être vaincue, elle fit retentir la maison de ses cris.

Don Juan sentit qu’il ne s’agissait plus pour lui de posséder sa victime, et qu’il devait avant tout songer à sa sûreté. Il voulut repousser Fausta et gagner la porte, mais elle s’attachait à ses habits, et il ne pouvait s’en débarrasser. En même temps se faisait entendre le bruit alarmant de portes qui s’ouvraient ; des pas et des voix d’hommes s’approchaient, il n’y avait pas un instant à perdre. Il fit un effort pour rejeter loin de lui doña Fausta ; mais elle l’avait saisi par le pourpoint avec tant de force, qu’il tourna sur lui-même avec elle sans avoir gagné autre chose que de changer de position. Fausta était alors du côté de la porte qui s’ouvrait en dedans. Elle continuait ses cris. En même temps la porte s’ouvre ; un homme tenant une arquebuse à la main paraît à l’entrée. Il laisse échapper une exclamation de surprise, et une détonation suit aussitôt. La lampe s’éteignit, et don Juan sentit que les mains de doña Fausta se desserraient, et que quelque chose de chaud et de liquide coulait sur les siennes. Elle tomba ou plutôt glissa sur le plancher, la balle venait de lui fracasser l’épine du dos : son père l’avait tuée au lieu de son ravisseur. Don Juan, se sentant libre, s’élança vers l’escalier, au milieu de la fumée de l’arquebuse. D’abord il reçut un coup de crosse du père et un coup d’épée d’un laquais qui le suivit. Mais ni l’un ni l’autre ne lui firent beaucoup de mal. Mettant l’épée à la main, il chercha à se frayer un passage et à éteindre le flambeau que portait le laquais. Effrayé de son air résolu, celui-ci se retira en arrière. Pour don Alonso de Ojeda, homme ardent et intrépide, il se précipita sur don Juan sans hésiter ; celui-ci para quelques bottes, et sans doute il n’avait d’abord que l’intention de se défendre ; mais l’habitude de l’escrime fait qu’une riposte, après une parade, n’est plus qu’un mouvement machinal et presque involontaire. Au bout d’un instant le père de doña Fausta poussa un grand soupir et tomba mortellement blessé. Don Juan, trouvant le passage libre, s’élança comme un trait sur l’escalier, de là vers la porte, et en un clin d’œil il fut dans la rue sans être poursuivi des domestiques, qui s’empressaient autour de leur maître expirant. Doña Teresa, accourue au bruit du coup d’arquebuse, avait vu cette horrible scène et était tombée évanouie à côté de son père. Elle ne connaissait encore que la moitié de son malheur.

Don Garcia achevait la dernière bouteille de Montilla lorsque don Juan, pâle, couvert de sang, les yeux égarés, son pourpoint déchiré et son rabat sortant d’un demi-pied de ses limites ordinaires, entra précipitamment dans sa chambre et se jeta tout haletant sur un fauteuil sans pouvoir parler. L’autre comprit à l’instant que quelque accident grave venait d’arriver. Il laissa don Juan respirer péniblement deux ou trois fois, puis il lui demanda des détails ; en deux mots il fut au fait. Don Garcia, qui ne perdait pas facilement son flegme habituel, écouta sans sourciller le récit entrecoupé que lui fit son ami. Puis, remplissant un verre et le lui présentant :

— Buvez, dit-il, vous en avez besoin. C’est une mauvaise affaire, ajouta-t-il, après avoir bu lui-même. Tuer un père est grave… Il y a bien des exemples pourtant, à commencer par le Cid. Le pire, c’est que vous n’avez pas cinq cents hommes tous habillés de blanc, tous vos cousins, pour vous défendre des archers de Salamanque et des parents du défunt… Occupons-nous d’abord du plus pressé…

Il fit deux ou trois tours dans la chambre comme pour recueillir ses idées.

— Rester à Salamanque, reprit-il, après un semblable esclandre, ce serait folie. Ce n’est pas un hobereau que Alonso de Ojeda, et d’ailleurs les domestiques ont dû vous reconnaître. Admettons pour un moment que vous n’ayez pas été reconnu ; vous vous êtes acquis maintenant à l’université une réputation si avantageuse, qu’on ne manquera pas de vous imputer un méfait anonyme. Tenez, croyez-moi, il faut partir, et le plus tôt, c’est le mieux. Vous êtes devenu ici trois fois plus savant qu’il ne sied à un gentilhomme de bonne maison. Laissez là Minerve, et essayez un peu de Mars ; cela vous réussira mieux, car vous avez des dispositions. On se bat en Flandre. Allons tuer des hérétiques ; rien n’est plus propre à racheter nos peccadilles en ce monde. Amen ! Je finis comme au sermon.

Le mot de Flandre opéra comme un talisman sur don Juan. Quitter l’Espagne, il croyait que c’était s’échapper à lui-même. Au milieu des fatigues et des dangers de la guerre, il n’aurait pas de loisir pour ses remords !

— En Flandre, en Flandre ! s’écria-t-il, allons nous faire tuer en Flandre.

— De Salamanque à Bruxelles, il y a loin, reprit gravement don Garcia, et dans votre position vous ne pouvez partir trop tôt. Songez que si monsieur le corrégidor vous attrape, il vous sera bien difficile de faire une campagne ailleurs que sur les galères de Sa Majesté.

Après s’être concerté quelques instants avec son ami, don Juan se dépouilla promptement de son habit d’étudiant. Il prit une veste de cuir brodé telle qu’en portaient alors les militaires, un grand chapeau rabattu, et n’oublia pas de garnir sa ceinture d’autant de doublons que don Garcia put la charger. Tous ces apprêts ne durèrent que quelques minutes. Il se mit en route à pied, sortit de la ville sans être reconnu, et marcha toute la nuit et toute la matinée suivante, jusqu’à ce que la chaleur du soleil l’obligeât à s’arrêter. À la première ville où il arriva, il s’acheta un cheval, et s’étant joint à une caravane de voyageurs, il parvint sans obstacle à Saragosse. Là il demeura quelques jours sous le nom de don Juan Carrasco. Don Garcia, qui avait quitté Salamanque le lendemain de son départ, prit un autre chemin et le rejoignit à Saragosse. Ils n’y firent pas un long séjour. Après avoir accompli fort à la hâte leurs dévotions à Notre-Dame du Pilier, non sans lorgner les beautés aragonaises, pourvus chacun d’un bon domestique, ils se rendirent à Barcelone, où ils s’embarquèrent pour Civita-Vecchia. La fatigue, le mal de mer, la nouveauté des sites et la légèreté naturelle de don Juan, tout se réunissait pour qu’il oubliât vite les horribles scènes qu’il laissait derrière lui. Pendant quelques mois, les plaisirs que les deux amis trouvèrent en Italie leur firent négliger le but principal de leur voyage ; mais, les fonds commençant à leur manquer, ils se joignirent à un certain nombre de leurs compatriotes, braves comme eux et légers d’argent, et se mirent en route pour l’Allemagne.

Arrivés à Bruxelles, chacun s’enrôla dans la compagnie du capitaine qui lui plut. Les deux amis voulurent faire leurs premières armes dans celle du capitaine don Manuel Gomare, d’abord parce qu’il était Andalou, ensuite parce qu’il passait pour n’exiger de ses soldats que du courage et des armes bien polies et en bon état, fort accommodant d’ailleurs sur la discipline.

Charmé de leur bonne mine, celui-ci les traita bien et selon leurs goûts, c’est-à-dire qu’il les employa dans toutes les occasions périlleuses. La fortune leur fut favorable, et là où beaucoup de leurs camarades trouvèrent la mort, ils ne reçurent pas une blessure et se firent remarquer des généraux. Ils obtinrent chacun une enseigne le même jour. Dès ce moment, se croyant sûrs de l’estime et de l’amitié de leurs chefs, ils avouèrent leurs véritables noms et reprirent leur train de vie ordinaire, c’est-à-dire qu’ils passaient le jour à jouer ou à boire, et la nuit à donner des sérénades aux plus jolies femmes des villes où ils se trouvaient en garnison pendent l’hiver. Ils avaient reçu de leurs parents leur pardon, ce qui les toucha médiocrement, et des lettres de crédit sur des banquiers d’Anvers. Ils en firent bon usage. Jeunes, riches, braves et entreprenants, leurs conquêtes furent nombreuses et rapides. Je ne m’arrêterai pas à les raconter ; qu’il suffise au lecteur de savoir que, lorsqu’ils voyaient une jolie femme, tous les moyens leur étaient bons pour l’obtenir. Promesses, serments n’étaient qu’un jeu pour ces indignes libertins ; et si des frères ou des maris trouvaient à redire à leur conduite, ils avaient pour leur répondre de bonnes épées et des cœurs impitoyables.

La guerre recommença avec le printemps.

Dans une escarmouche qui fut malheureuse pour les Espagnols, le capitaine Gomare fut mortellement blessé. Don Juan, qui le vit tomber, courut à lui et appela quelques soldats pour l’emporter ; mais le brave capitaine, rassemblant ce qui lui restait de forces, lui dit :

— Laissez-moi mourir ici, je sens que c’est fait de moi. Autant vaut mourir ici qu’une demi-lieu plus loin. Gardez vos soldats ; ils vont être assez occupés, car je vois les Hollandais qui s’avancent en force. — Enfants, ajouta-t-il en s’adressant aux soldats qui s’empressaient autour de lui, serrez-vous autour de vos enseignes et ne vous inquiétez pas de moi.

Don Garcia survint en ce moment, et lui demanda s’il n’avait pas quelque dernière volonté qui pût être exécutée après sa mort.

— Que diable voulez-vous que je veuille dans un moment comme celui-ci ?…

Il parut se recueillir quelques instants.

— Je n’ai jamais beaucoup songé à la mort, reprit-il, et je ne la croyais pas si prochaine… Je ne serais pas fâché d’avoir auprès de moi quelque prêtre… Mais tous nos moines sont aux bagages… Il est dur pourtant de mourir sans confession !

— Voici mon livre d’heures, dit don Garcia en lui présentant un flacon de vin. Prenez courage.

Les yeux du vieux soldat devenaient de plus en plus troubles. La plaisanterie de don Garcia ne fut pas remarquée par lui, mais les vieux soldats qui l’entouraient en furent scandalisés.

— Don Juan, dit le moribond, approchez, mon enfant. Tenez, je vous fais mon héritier. Prenez cette bourse, elle contient tout ce que je possède ; il vaut mieux qu’elle soit à vous qu’à ces excommuniés. La seule chose que je vous demande, c’est de faire dire quelques messes pour le repos de mon âme.

Don Juan promit en lui serrant la main, tandis que don Garcia lui faisait observer tout bas quelle différence il y avait entre les opinions d’un homme faible quand il meurt et celles qu’il professe assis devant une table couverte de bouteilles. Quelques balles venant à siffler à leurs oreilles leur annoncèrent l’approche des Hollandais. Les soldats reprirent leurs rangs. Chacun dit adieu à la hâte au capitaine Gomare, et on ne s’occupa plus que de faire retraite en bon ordre. Cela était assez difficile avec un ennemi nombreux, un chemin défoncé par les pluies, et des soldats fatigués d’une longue marche. Pourtant les Hollandais ne purent les entamer. et abandonnèrent la poursuite à la nuit sans avoir pris un drapeau ou fait un seul prisonnier qui ne fût blessé.

Le soir, les deux amis, assis dans une tente avec quelques officiers, devisaient de l’affaire à laquelle ils venaient d’assister. On blâma les dispositions du commandant du jour, et l’on trouva après coup tout ce qu’il aurait fallu faire. Puis on en vint à parler des morts et des blessés.

— Pour le capitaine Gomare, dit don Juan, je le regretterai longtemps. C’était un brave officier, bon camarade, un véritable père pour ses soldats.

— Oui, dit don Garcia ; mais je vous avouerai que jamais je n’ai été si surpris que lorsque je l’ai vu tant en peine pour n’avoir pas une robe noire à ses côtés. Cela ne prouve qu’une chose, c’est qu’il est plus facile d’être brave en paroles qu’en actions. Tel se moque d’un danger éloigné qui pâlit quand il s’approche. À propos, don Juan, puisque vous êtes son héritier, dites-nous ce qu’il y a dans la bourse qu’il vous a laissée ?

Don Juan l’ouvrit alors pour la première fois, et vit qu’elle contenait environ soixante pièces d’or.

— Puisque nous sommes en fonds, dit don Garcia, habitué à regarder la bourse de son ami comme la sienne, pourquoi ne ferions-nous pas une partie de pharaon au lieu de pleurnicher ainsi en pensant à nos amis morts ?

La proposition fut goûtée de tous ; on apporta quelques tambours que l’on couvrit d’un manteau. Ils servirent de table de jeu. Don Juan joua le premier, conseillé par don Garcia ; mais avant de ponter il tira de sa bourse dix pièces d’or qu’il enveloppa dans son mouchoir et qu’il mit dans sa poche.

— Que diable voulez-vous en faire ? s’écria don Garcia. Un soldat thésauriser ! et la veille d’une affaire !

— Vous savez, don Garcia, que tout cet argent n’est pas à moi. Don Manuel m’a fait un legs sub poena nomine, comme nous disions à Salamanque.

— La peste soit du fat ! s’écria don Garcia. Je crois, le diable m’emporte, qu’il a l’intention de donner ces dix écus au premier curé que nous rencontrerons.

— Pourquoi pas ? Je l’ai promis.

— Taisez-vous ; par la barbe de Mahomet ! vous me faites honte, et je ne vous reconnais pas.

Le jeu commença ; les chances furent d’abord variées ; bientôt elles tournèrent décidément contre don Juan. En vain, pour rompre la veine, don Garcia prit les cartes ; au bout d’une heure, tout l’argent qu’ils possédaient, et de plus les cinquante écus du capitaine Gomare, étaient passés dans les mains du banquier. Don Juan voulait aller dormir ; mais don Garcia était échauffé, il prétendit avoir sa revanche et regagner ce qu’il avait perdu.

— Allons, monsieur Prudent, dit-il, voyons ces derniers écus que vous avez si bien serrés. Je suis sûr qu’ils nous porteront bonheur.

— Songez, don Garcia, que j’ai promis !…

— Allons, allons, enfant que vous êtes ! il s’agit bien de messes à présent. Le capitaine, s’il était ici, aurait plutôt pillé une église que de laisser passer une carte sans ponter.

— Voilà cinq écus, dit don Juan. Ne les exposez pas d’un seul coup.

— Point de faiblesse ! dit don Garcia. Et il mit les cinq écus sur un roi. Il gagna, fit paroli, mais perdit le second coup.

— Voyons les cinq derniers ! s’écria-t-il pâlissant de colère.

Don Juan fit quelques objections facilement surmontées ; il céda et donna quatre écus qui aussitôt suivirent les premiers. Don Garcia, jetant les cartes au nez du banquier, se leva furieux. Il dit à don Juan : — Vous avez toujours été heureux. vous, et j’ai entendu dire qu’un dernier écu a un grand pouvoir pour conjurer le sort.

Don Juan était pour le moins aussi furieux que lui. Il ne pensa plus aux messes ni à son serment. Il mit sur un as le seul écu restant, et le perdit aussitôt.

— Au diable l’âme du capitaine Gomare ! s’écria-t-il. Je crois que son argent était ensorcelé !…

Le banquier leur demanda s’ils voulaient jouer encore ; mais, comme ils n’avaient plus d’argent et qu’on fait difficilement crédit à des gens qui s’exposent tous les jours à se faire casser la tête, force leur fut de quitter le jeu et de chercher à se consoler avec les buveurs. L’âme du pauvre capitaine fut tout à fait oubliée.

Quelques jours après, les Espagnols, ayant reçu des renforts, reprirent l’offensive et marchèrent en avant. Ils traversèrent les lieux où l’on s’était battu. Les morts n’étaient pas encore enterrés. Don Garcia et don Juan pressaient leurs chevaux pour échapper à ces cadavres qui choquaient à la fois la vue et l’odorat, lorsqu’un soldat qui les précédait fit un grand cri à la vue d’un corps gisant dans un fossé. Ils s’approchèrent et reconnurent le capitaine Gomare. Il était pourtant presque défiguré. Ses traits déformés et roidis dans d’horribles convulsions prouvaient que ses derniers moments avaient été accompagnés de douleurs atroces. Bien que déjà familiarisé avec de tels spectacles, don Juan ne put s’empêcher de frémir en voyant ce cadavre, dont les yeux ternes et remplis de sang caillé semblaient dirigés vers lui d’un air de menace. Il se rappela les dernières recommandations du pauvre capitaine, et comment il avait négligé de les exécuter. Pourtant, la dureté factice dont il était parvenu à remplir son cœur le délivra bientôt de ces remords ; il fit promptement creuser une fosse pour ensevelir le capitaine. Par hasard, un capucin se trouvait là, qui récita quelques prières à la hâte. Le cadavre, aspergé d’eau bénite, fut recouvert de pierres et de terre, et les soldats poursuivirent leur route plus silencieux que de coutume : mais don Juan remarqua un vieil arquebusier qui, après avoir longtemps fouillé dans ses poches, y trouva enfin un écu, qu’il donna au capucin en lui disant :

— Voilà pour dire des messes au capitaine Gomare.

Ce jour-là, don Juan donna des preuves d’une bravoure extraordinaire, et s’exposa au feu de l’ennemi avec si peu de ménagement qu’on eût dit qu’il voulait se faire tuer.

— On est brave quand on n’a plus le sou, disaient ses camarades.

Peu de temps après la mort du capitaine Gomare, un jeune soldat fut admis comme recrue dans la compagnie où servaient don Juan et don Garcia ; il paraissait décidé et intrépide, mais d’un caractère sournois et mystérieux. Jamais on ne le voyait boire ni jouer avec ses camarades ; il passait des heures entières assis sur un banc dans le corps de garde, occupé à regarder voler les mouches, ou bien à faire jouer la détente de son arquebuse. Les soldats, qui le raillaient de sa réserve, lui avaient donné le sobriquet de Modesto. C’était sous ce nom qu’il était connu dans la compagnie, et ses chefs mêmes ne lui en donnaient pas d’autre.

La campagne finit par le siège de Berg-op-Zoom, qui fut, comme on le sait, un des plus meurtriers de cette guerre, les assiégés s’étant défendus avec le dernier acharnement. Une nuit les deux amis se trouvaient ensemble de service à la tranchée, alors tellement rapprochée des mitrailles de la place que le poste était des plus dangereux. Les sorties des assiégés étaient fréquentes, et leur feu vif et bien dirigé.

La première partie de la nuit se passa en alertes continuelles ; ensuite assiégés et assiégeants parurent céder également à la fatigue. De part et d’autre on cessa de tirer, et un profond silence s’établit dans toute la plaine, ou s’il était interrompu, ce n’était que par de rares décharges, qui n’avaient d’autre but que de prouver que si on avait cessé de combattre on continuait néanmoins à faire bonne garde. Il était environ quatre heures du matin ; c’est le moment où l’homme qui a veillé éprouve une sensation de froid pénible, accompagnée d’une espèce d’accablement moral, produit par la lassitude physique et l’envie de dormir. Il n’est aucun militaire de bonne foi qui ne convienne qu’en de pareilles dispositions d’esprit et de corps il s’est senti capable de faiblesses dont il a rougi après le lever du soleil.

— Morbleu ! s’écria don Garcia en piétinant pour se réchauffer, et serrant son manteau autour de son corps, je sens ma moelle se figer dans mes os ; je crois qu’un enfant hollandais me battrait avec une cruche à bière pour toute arme. En vérité, je ne me reconnais plus. Voilà une arquebusade qui vient de me faire tressaillir. Moi ! si j’étais dévot, il ne tiendrait qu’à moi de prendre l’étrange état où je me trouve pour un avertissement d’en haut.

Tous ceux qui étaient présents, et don Juan surtout, furent extrêmement surpris de l’entendre parler du ciel, car il ne s’en occupait guère ; ou s’il en parlait, c’était pour s’en moquer. S’apercevant que plusieurs souriaient à ces paroles, ranimé par un sentiment de vanité, il s’écria :

— Que personne, au moins, n’aille s’aviser de croire que j’ai peur des Hollandais, de Dieu ou du diable, car nous aurions à la garde montante nos comptes à régler ensemble !

— Passe pour les Hollandais, mais pour Dieu et l’Autre, il est bien permis de les craindre, dit un vieux capitaine à moustaches grises, qui portait un chapelet suspendu à côté de son épée.

— Quel mal peuvent-ils me faire ? demanda-t-il ; le tonnerre ne porte pas aussi juste qu’une arquebuse protestante.

— Et votre âme ? dit le vieux capitaine en se signant à cet horrible blasphème.

— Ah ! pour mon âme… il faudrait, avant tout que je sois sûr d’en avoir une. Qui m’a jamais dit que j’eusse une âme ? Les prêtres. Or l’invention de l’âme leur rapporte de si beaux revenus, qu’il n’est pas douteux qu’ils n’en soient les auteurs, de même que les pâtissiers ont inventé les tartes pour les vendre.

— Don Garcia, vous finirez mal, dit le capitaine. Ces propos-là ne doivent pas se tenir à la tranchée.

— À la tranchée comme ailleurs, je dis ce que je pense. Mais je me tais, car voici mon camarade don Juan dont le chapeau va tomber, tant ses cheveux se dressent sur sa tête. Lui ne croit pas seulement à l’âme ; il croit encore aux âmes du purgatoire.

— Je ne suis point un esprit fort, dit don Juan en riant, et j’envie parfois votre sublime indifférence pour les choses de l’autre monde ; car, je vous l’avouerai, dussiez-vous vous moquer de moi, il y a des instants où ce que l’on raconte des damnés me donne des rêveries désagréables.

— La meilleure preuve du peu de pouvoir du diable, c’est que vous êtes aujourd’hui debout dans cette tranchée. Sur ma parole, messieurs, ajouta don Garcia en frappant sur l’épaule de don Juan, s’il y avait un diable, il aurait déjà emporté ce garçon-là. Tout jeune qu’il est, je vous le donne pour un véritable excommunié. Il a mis plus de femmes à mal et plus d’hommes en bière que deux cordeliers et deux braves de Valence n’auraient pu faire.

Il parlait encore quand un coup d’arquebuse partit du côté de la tranchée qui touchait au camp espagnol. Don Garcia porta la main sur sa poitrine, et s’écria :

— Je suis blessé !

Il chancela, et tomba presque aussitôt. En même temps on vit un homme prendre la fuite, mais l’obscurité le déroba bientôt à ceux qui le poursuivaient.

La blessure de don Garcia parut mortelle. Le coup avait été tiré de très près, et l’arme était chargée de plusieurs balles. Mais la fermeté de ce libertin endurci ne se démentit pas un instant. Il renvoya bien loin ceux qui lui parlaient de se confesser. Il disait à don Juan :

— Une seule chose me fâche après ma mort, c’est que les capucins vous persuaderont que c’est un jugement de Dieu contre moi. Convenez avec moi qu’il n’y a rien de plus naturel qu’une arquebusade tue un soldat. Ils disent que le coup a été tiré de notre côté : c’est sans doute quelque jaloux rancunier qui m’a fait assassiner. Faites-le pendre haut et court, si vous l’attrapez. Écoutez, don Juan, j’ai deux maîtresses à Anvers, trois à Bruxelles, et d’autres ailleurs que je ne me rappelle guère… ma mémoire se trouble… Je vous les lègue… faute de mieux… Prenez encore mon épée… et surtout n’oubliez pas la botte que je vous ai apprise… Adieu,.. et, au lieu de messes, que mes camarades se réunissent dans une glorieuse orgie après mon enterrement.

Telles furent à peu près ses dernières paroles. De Dieu, de l’autre monde, il ne s’en soucia pas plus qu’il ne l’avait fait étant plein de vie et de force. Il mourait le sourire sur les lèvres, la vanité lui donnant la force de soutenir jusqu’au bout le rôle détestable qu’il avait si longtemps joué. Modesto ne reparut plus. Toute l’armée fut persuadée qu’il était l’assassin de don Garcia ; mais on se perdait en vaines conjectures sur les motifs qui l’avaient poussé à ce meurtre.

Don Juan regretta don Garcia plus qu’il n’aurait fait son frère. Il se disait, l’insensé ! qu’il lui devait tout. C’était lui qui l’avait initié aux mystères de la vie, qui avait détaché de ses yeux l’écaille épaisse qui les couvrait. « Qu’étais-je avant de le connaître ? » se demandait-il, et son amour-propre lui disait qu’il était devenu un être supérieur aux autres hommes. Enfin tout le mal qu’en réalité lui avait fait la connaissance de cet athée, il le changeait en bien, et il en était aussi reconnaissant qu’un disciple doit l’être à l’égard de son maître.

Les tristes impressions que lui laissa cette mort si soudaine demeurèrent assez longtemps dans son esprit pour l’obliger à changer pendant plusieurs mois son genre de vie. Mais peu à peu il revint à ses anciennes habitudes, maintenant trop enracinées en lui pour qu’un accident pût les changer. Il se remit à jouer, à boire, à courtiser les femmes et à se battre avec les maris. Tous les jours il avait de nouvelles aventures. Aujourd’hui montant à une brèche, le lendemain escaladant un balcon ; le matin ferraillant avec un mari, le soir buvant avec des courtisanes.

Au milieu de ses débauches il apprit que son père venait de mourir ; sa mère ne lui avait survécu que de quelques jours, en sorte qu’il reçut les deux nouvelles à la fois. Les hommes d’affaires, d’accord avec son propre goût, lui conseillaient de retourner en Espagne et de prendre possession du majorat et des grands biens dont il venait d’hériter. Depuis longtemps il avait obtenu sa grâce pour la mort de don Alfonso de Ojeda, le père de doña Fausta, et il regardait cette affaire comme entièrement terminée. D’ailleurs, il avait envie de s’exercer sur un plus grand théâtre. Il pensait aux délices de Séville et aux nombreuses beautés qui n’attendaient, sans doute, que son arrivée pour se rendre à discrétion. Quittant donc la cuirasse, il partit pour l’Espagne. Il séjourna quelque temps à Madrid ; se fit remarquer dans une course de taureaux par la richesse de son costume et son adresse à piquer, il y fit quelques conquêtes, mais ne s’y arrêta pas longtemps. Arrivé à Séville. il éblouit petits et grands par son faste et sa munificence. Tous les jours il donnait des fêtes nouvelles où il invitait les plus belles dames de l’Andalousie. Tous les jours nouveaux plaisirs, nouvelles orgies dans son magnifique palais. Il était devenu le roi d’une foule de libertins qui, désordonnés et indisciplinables avec tout le monde, lui obéissaient avec cette docilité qui se trouve trop souvent dans les associations des méchants. Enfin il n’y avait pas de débauche dans laquelle il ne se plongeât, et comme un riche vicieux n’est pas seulement dangereux pour lui-même, son exemple pervertissait la jeunesse andalouse, qui l’élevait aux nues et le prenait pour modèle. Nul doute que, si la Providence eût souffert plus longtemps son libertinage, il n’eût fallu une pluie de feu pour faire justice des désordres et des crimes de Séville. Une maladie qui retint don Juan dans son lit pendant quelques jours ne lui inspira pas de retour sur lui-même ; au contraire il ne demandait à son médecin de lui rendre la santé qu’afin de courir à de nouveaux excès.

Pendant sa convalescence, il s’amusa à dresser une liste de toutes les femmes qu’il avait séduites et de tous les maris qu’il avait trompés. La liste était divisée méthodiquement en deux colonnes. Dans l’une étaient les noms des femmes et leur signalement sommaire ; à côté, le nom de leurs maris et leur profession. Il eut beaucoup de peine à retrouver dans sa mémoire les noms de toutes ces malheureuses, et il est à croire que ce catalogue était loin d’être complet. Un jour, il le montra à un de ses amis qui était venu lui rendre visite ; et comme en Italie il avait eu les faveurs d’une femme qui osait se vanter d’avoir été la maîtresse d’un pape, la liste commençait par son nom, et celui du pape figurait dans la liste des maris. Venait ensuite un prince régnant, puis des ducs, des marquis, enfin jusqu’à des artisans.

— Vois, mon cher, dit-il à son ami ; vois, nul n’a pu m’échapper, depuis le pape jusqu’au cordonnier ; il n’y a pas une classe qui ne m’ait fourni sa quote-part.

Don Torribio — c’était le nom de cet ami — examina le catalogue, et le lui rendit en disant d’un ton de triomphe :

— Il n’est pas complet !

— Comment ! pas complet ? Qui manque donc à ma liste de maris ?

— DIEU, répondit don Torribio.

— Dieu ? c’est vrai, il n’y a pas de religieuse. Morbleu ! je te remercie de m’avoir averti. Eh bien ! je te jure ma foi de gentilhomme qu’avant qu’il soit un mois il sera sur ma liste, avant monseigneur le pape, et que je te ferai souper ici avec une religieuse. Dans quel couvent de Séville y a-t-il de jolies nonnes ?

Quelques jours après, don Juan était en campagne. Il se mit à fréquenter les églises des couvents de femmes, s’agenouillant fort près des grilles qui séparent les épouses du Seigneur du reste des fidèles. Là il jetait ses regards effrontés sur ces vierges timides, comme un loup entré dans une bergerie cherche la brebis la plus grasse pour l’immoler la première. Il eut bientôt remarqué, dans l’église de Notre-Dame du Rosaire, une jeune religieuse d’une beauté ravissante, que relevait encore un air de mélancolie répandu sur tous ses traits. Jamais elle ne levait les yeux, ni ne les tournait à droite ou à gauche ; elle paraissait entièrement absorbée par le divin mystère qu’on célébrait devant elle. Ses lèvres remuaient doucement, et il était facile de voir qu’elle priait avec plus de ferveur et d’onction que toutes ses compagnes. Sa vue rappela à don Juan d’anciens souvenirs. Il lui sembla qu’il avait vu cette femme ailleurs, mais il lui était impossible de se rappeler en quel temps et en quel lieu. Tant de portraits étaient plus ou moins gravés dans sa mémoire, qu’il lui était impossible de ne pas faire de confusion. Deux jours de suite il revint dans l’église, se plaçant toujours près de la grille, sans pouvoir parvenir à faire lever les yeux à la sœur Agathe. Il avait appris que tel était son nom.

La difficulté de triompher d’une personne si bien gardée par sa position et sa modestie ne servait qu’à irriter les désirs de don Juan. Le point le plus important, et aussi le plus difficile, c’était d’être remarqué. Sa vanité lui persuadait que s’il pouvait seulement attirer l’attention de la sœur Agathe, la victoire était plus qu’à demi gagnée. Voici l’expédient dont il s’avisa pour obliger cette belle personne à lever les yeux. Il se plaça aussi près d’elle qu’il lui fut possible, et, profitant du moment de l’élévation, où tout le monde se prosterne, il passa la main entre les barreaux de la grille et répandit devant la sœur Agathe le contenu d’une fiole d’essence qu’il avait apportée. L’odeur pénétrante qui se développa subitement obligea la jeune religieuse à lever la tête ; et comme don Juan était placé précisément en face d’elle, elle ne put manquer de l’apercevoir. D’abord un vif étonnement se peignit sur tous ses traits, puis elle devint d’une pâleur mortelle ; elle poussa un faible cri et tomba évanouie sur les dalles. Ses compagnes s’empressèrent autour d’elle et l’emportèrent dans sa cellule. Don Juan, en se retirant très content de lui-même, se disait : — Cette religieuse est vraiment charmante ; mais plus je la vois, plus il me semble qu’elle doit figurer déjà dans mon catalogue !

Le lendemain, il fut exact à se trouver auprès de la grille à l’heure de la messe. Mais la sœur Agathe n’était pas à sa place ordinaire, sur le premier rang des religieuses ; elle était, au contraire, presque cachée derrière ses compagnes. Néanmoins, don Juan remarqua qu’elle regardait souvent à la dérobée. Il en tira un augure favorable pour sa passion. « La petite me craint, pensait-il… elle s’apprivoisera bientôt. » La messe finie, il observa qu’elle entrait dans un confessionnal ; mais, pour y arriver, elle passa près de la grille, et laissa tomber son chapelet comme par mégarde. Don Juan avait trop d’expérience pour se laisser prendre à cette prétendue distraction. D’abord il pensa qu’il était important pour lui d’avoir ce chapelet ; mais il était de l’autre côté de la grille, et il sentit que pour le ramasser il fallait attendre que tout le monde fut sorti de l’église. Pour attendre ce moment, il s’adossa contre un pilier, dans une attitude méditative, une main placée sur ses yeux, mais les doigts légèrement écartés, en sorte qu’il ne perdait rien des mouvements de la sœur Agathe. Quiconque l’eût vu dans cette posture l’eût pris pour un bon chrétien absorbé dans une pieuse rêverie.

La religieuse sortit du confessionnal et fit quelques pas pour rentrer dans l’intérieur du couvent ; mais elle s’aperçut bientôt ou plutôt elle feignit de s’apercevoir que son chapelet lui manquait. Elle jeta les yeux de tous côtés, et vit qu’il était près de la grille. Elle revint et se baissa pour le ramasser. Dans le moment même, don Juan observa quelque chose de blanc qui passait sous la grille. C’était un très petit papier plié en quatre. Aussitôt la religieuse se retira.

Le libertin, surpris de réussir plus vite qu’il ne s’y était attendu, éprouva une espèce de regret de ne pas rencontrer plus d’obstacles. Tel est à peu près le regret d’un chasseur qui poursuit un cerf, comptant sur une longue et pénible course : tout à coup l’animal tombe, à peine lancé, enlevant ainsi au chasseur le plaisir et le mérite qu’il s’était promis de la poursuite. Toutefois il ramassa promptement le billet, et sortit de l’église pour le lire à son aise. Voici ce qu’il contenait

« C’est vous, don Juan ? Est-il donc vrai que vous ne m’ayez point oubliée ? J’étais bien malheureuse, mais je commençais à m’habituer à mon sort. Je vais être maintenant cent fois plus malheureuse. Je devrais vous haïr… ; vous avez versé le sang de mon père… ; mais je ne puis vous haïr ni vous oublier. Ayez pitié de moi. Ne revenez plus dans cette église ; vous me faites trop de mal. Adieu, adieu, je suis morte au monde.

TERESA. »

— Ah ! c’est la Teresita ! se dit don Juan. Je savais bien que je l’avais vue quelque part.

Puis il relut encore le billet. « Je devrais vous haïr… » C’est-à-dire je vous adore. « Vous avez versé le sang de mon père !… » Chimène en disait autant à Rodrigue. « Ne revenez plus dans cette église. » C’est-à-dire je vous attends demain. Fort bien ! elle est à moi.

Il alla dîner là-dessus.

Le lendemain, il fut ponctuel à se trouver à l’église avec une lettre toute prête dans sa poche ; mais sa surprise fut grande de ne pas voir la sœur Agathe. Jamais messe ne lui sembla plus longue. Il était furieux. Après avoir maudit cent fois les scrupules de Teresa, il alla se promener sur les bords du Guadalquivir, pour chercher quelque expédient, et voici celui auquel il s’arrêta.

Le couvent de Notre-Dame du Rosaire était renommé parmi ceux de Séville pour les excellentes confitures que les sœurs y préparaient. Il alla au parloir, demanda la tourière, et se fit donner la liste de toutes les confitures qu’elle avait à vendre. — N’auriez-vous pas des citrons à la Maraña ? demanda-t-il de l’air le plus naturel du monde.

— Des citrons à la Maraña, seigneur cavalier ? Voici la première fois que j’entends parler de ces confitures-là.

— Rien n’est plus à la mode pourtant, et je m’étonne que dans une maison comme la vôtre on n’en fasse pas beaucoup.

— Citrons à la Maraña ?

— À la Maraña, répéta don Juan en pesant sur chaque syllabe. Il est impossible que quelqu’une de vos religieuses ne sache pas la recette pour les faire. Demandez, je vous prie, à ces dames, si elles ne connaissent pas ces confitures-là. Demain je repasserai.

Quelques minutes après il n’était question dans tout le couvent que des citrons à la Maraña. Les meilleures confiseuses n’en avaient jamais entendu parler. La sœur Agathe seule savait le procédé. Il fallait ajouter de l’eau de roses, des violettes, etc., à des citrons ordinaires, puis… Elle se chargeait de tout. Don Juan, lorsqu’il revint, trouva un pot de citrons à la Maraña ; c’était, à la vérité, un mélange abominable au goût ; mais, sous l’enveloppe du pot, se trouvait un billet de la main de Teresa. C’était de nouvelles prières de renoncer à elle et de l’oublier. La pauvre fille cherchait à se tromper elle-même. La religion, la piété filiale et l’amour se disputaient le cœur de cette infortunée ; mais il était aisé de s’apercevoir que l’amour était le plus puissant. Le lendemain, don Juan envoya un de ses pages au couvent avec une caisse contenant des citrons qu’il voulait faire confire, et qu’il recommandait particulièrement à la religieuse qui avait préparé les confitures achetées la veille. Au fond de la caisse était adroitement cachée une réponse aux lettres de Teresa. Il lui disait : « J’ai été si malheureux. C’est une fatalité qui a conduit mon bras. Depuis cette nuit funeste je n’ai cessé de penser à toi. Je n’osais espérer que tu ne me haïrais pas. Enfin je t’ai retrouvée. Cesse de me parler des serments que tu as prononcés. Avant de t’engager au pied des autels, tu m’appartenais. Tu n’as pu disposer de ton cœur qui était à moi… Je viens réclamer un bien que je préfère à la vie. Je périrai ou tu me seras rendue. Demain j’irai te demander au parloir. Je n’ai pas osé m’y présenter avant de t’avoir prévenue. J’ai craint que ton trouble ne nous trahît. Arme-toi de courage. Dis-moi si la tourière peut être gagnée. »

Deux gouttes d’eau adroitement jetées sur le papier figuraient des larmes répandues en écrivant.

Quelques heures après, le jardinier du couvent lui apporta une réponse et lui fit offre de ses services. La tourière était incorruptible ; la sœur Agathe consentait à descendre au parloir, mais à condition que ce serait pour dire et recevoir un adieu éternel.

La malheureuse Teresa parut au parloir plus morte que vive. Il fallut qu’elle tînt la grille à deux mains pour se soutenir. Don Juan, calme et impassible, savourait avec délices le trouble où il la jetait. D’abord, et pour donner le change à la tourière, il parla d’un air dégagé des amis que Teresa avait laissés à Salamanque, et qui l’avaient chargé de lui porter leurs compliments. Puis, profitant d’un moment où la tourière s’était éloignée, il dit très bas et très vite à Teresa :

— Je suis résolu à tout tenter pour te tirer d’ici. S’il faut mettre le feu au couvent, je le brûlerai. Je ne veux rien entendre. Tu m’appartiens. Dans quelques jours tu seras à moi, ou je périrai ; mais bien d’autres périront avec moi.

La tourière se rapprocha. Doña Teresa suffoquait et ne put articuler un mot. Don Juan cependant, d’un ton d’indifférence, parlait de confitures, des travaux d’aiguille qui occupaient les religieuses, promettait à la tourière de lui envoyer des chapelets bénits à Rome, et de donner au couvent une robe de brocart pour habiller la sainte patronne de la communauté le jour de sa fête. Après une demi-heure de semblable conversation, il salua Teresa d’un air respectueux et grave, la laissant dans un état d’agitation et de désespoir impossible à décrire. Elle courait s’enfermer dans sa cellule, et sa main, plus obéissante que sa langue, traça une longue lettre de reproches, de prières et de lamentations. Mais elle ne pouvait s’empêcher d’avouer son amour, et elle s’excusait de cette faute par la pensée qu’elle l’expiait bien en refusant de se rendre aux prières de son amant. Le jardinier, qui se chargeait de cette correspondance criminelle, apporta bientôt une réponse. Don Juan menaçait toujours de se porter aux dernières extrémités. Il avait cent braves à son service. Le sacrilège ne l’effrayait pas. Il serait heureux de mourir, pourvu qu’il eût serré encore une fois son amie entre ses bras. Que pouvait faire cette faible enfant habituée à céder à un homme qu’elle adorait ? Elle passait les nuits à pleurer, et le jour elle ne pouvait prier, l’image de don Juan la suivait partout ; et même, quand elle accompagnait ses compagnes dans leurs exercices de piété, son corps faisait machinalement les gestes d’une personne qui prie, mais son cœur était tout entier à sa funeste passion.

Au bout de quelques jours elle n’eut plus la force de résister. Elle annonça à don Juan qu’elle était prête à tout. Elle se voyait perdue de toute manière, et elle s’était dit que, mourir pour mourir, il valait mieux avoir auparavant un instant de bonheur. Don Juan, au comble de la joie, prépara tout pour l’enlever. Il choisit une nuit sans lune. Le jardinier porta à Teresa une échelle de soie qui devait lui servir à franchir les murs du couvent. Un paquet contenant un costume de ville serait caché dans un endroit convenu du jardin, car il ne fallait pas songer à sortir dans la rue avec des vêtements de religieuse, Don Juan l’attendrait au pied du mur. À quelque distance, une litière attelée de mules vigoureuses serait préparée pour la mener rapidement dans une maison de campagne. Là elle serait soustraite à toutes les poursuites, elle vivrait tranquille et heureuse avec son amant. Tel était le plan que don Juan traça lui-même. Il fit faire des habits convenables, essaya l’échelle de corde, joignit une instruction sur la manière de l’attacher ; enfin il ne négligea rien de ce qui pouvait assurer le succès de son entreprise. Le jardinier était sûr, et il avait trop à gagner à être fidèle pour qu’on pût douter de lui. Au surplus, des mesures étaient prises pour qu’il fût assassiné la nuit d’après l’enlèvement. Enfin il semblait que cette trame était si habilement ourdie que rien ne pût la rompre.

Afin d’éviter les soupçons, don Juan partit pour le château de Maraña deux jours avant celui qu’il avait fixé pour l’enlèvement. C’était dans ce château qu’il avait passé la plus grande partie de son enfance ; mais depuis son retour à Séville il n’y était pas entré. Il y arriva à la nuit tombante, et son premier soin fut de bien souper. Ensuite il se fit déshabiller et se mit au lit. Il avait fait allumer dans sa chambre deux grands flambeaux de cire, et sur la table était un livre de contes libertins. Après avoir lu quelques pages, se sentant sur le point de s’endormir, il ferma le livre et éteignit un des flambeaux. Avant d’éteindre le second, il promena avec distraction ses regards par toute la chambre, et tout d’un coup il avisa dans son alcôve le tableau qui représentait les tourments du purgatoire, tableau qu’il avait si souvent considéré dans son enfance. Involontairement ses yeux se reportèrent sur l’homme dont un serpent dévorait les entrailles, et, bien que cette représentation lui inspirât alors encore plus d’horreur qu’autrefois, ils ne pouvaient s’en détacher. En même temps il se rappela la figure du capitaine Gomare et les effroyables contorsions que la mort avait gravées sur ses traits. Cette idée le fit tressaillir, et il sentit ses cheveux se hérisser sur sa tête. Cependant, rappelant son courage, il éteignit la dernière bougie, espérant que l’obscurité le délivrerait des images hideuses qui le persécutaient. L’obscurité augmenta encore sa terreur. Ses yeux se dirigeaient toujours vers le tableau qu’il ne pouvait voir, mais il lui était tellement familier qu’il se peignait à son imagination aussi nettement que s’il eût été grand jour.. Parfois même il lui semblait que les figures s’éclairaient et devenaient lumineuses, comme si le feu du purgatoire, que l’artiste avait peint, eût été une flamme réelle. Enfin son agitation fut si grande qu’il appela à grands cris ses domestiques pour faire enlever le tableau qui lui causait tant de frayeur. Eux entrés dans sa chambre, il eut honte de sa faiblesse. Il pensa que ses gens se moqueraient de lui s’ils venaient à savoir qu’il avait peur d’une peinture. Il se contenta de dire, du son de sa voix le plus naturel qu’il put prendre, que l’on rallumât les bougies et qu’on le laissât seul. Puis il se remit alors à lire ; mais ses yeux seuls parcouraient le livre, son esprit était au tableau. En proie à une agitation indicible, il passa ainsi une nuit sans sommeil.

Aussitôt que le jour parut il se leva à la hâte et sortit pour aller chasser. L’exercice et l’air frais du matin le calmèrent peu à peu, et les impressions excitées par la vue du tableau avaient disparu lorsqu’il rentra dans son château. Il se mit à table et but beaucoup. Déjà il était un peu étourdi lorsqu’il alla se coucher. Par son ordre un lit lui avait été préparé dans une autre chambre, et l’on pense bien qu’il n’eut garde d’y faire porter le tableau ; mais il en avait gardé le souvenir, qui fut assez puissant pour le tenir encore éveillé pendant une partie de la nuit.

Au reste, ces terreurs ne lui inspirèrent pas le repentir de sa vie passée. Il s’occupait toujours de l’enlèvement qu’il avait projeté ; et, après avoir donné tous les ordres nécessaires à ses domestiques, il partit seul pour Séville par la grande chaleur du jour afin de n’y arriver qu’à la nuit. Effectivement il était nuit noire quand il passa près de la tour de del Lloro, où un de ses domestiques l’attendait. Il lui remit son cheval, s’informa si la litière et les mules étaient prêtes. Suivant ses ordres, elles devaient l’attendre dans une rue assez voisine du couvent pour qu’il pût s’y rendre promptement à pied avec Teresa, et cependant pas assez près pour exciter les soupçons de la ronde, si elle venait à les rencontrer. Tout était prêt, ses instructions avaient été exécutées à la lettre. Il vit qu’il avait encore une heure à attendre avant de pouvoir donner le signal convenu à Teresa. Son domestique lui jeta un grand manteau brun sur les épaules, et il entra seul dans Séville par la porte de Triana, se cachant la figure de manière à n’être pas reconnu. La chaleur et la fatigue le forcèrent de s’asseoir sur un banc dans une rue déserte. Là il se mit à siffler et fredonner les airs qui lui revinrent à la mémoire. De temps en temps il consultait sa montre et voyait avec chagrin que l’aiguille n’avançait pas au gré de son impatience… Tout à coup une musique lugubre et solennelle vint frapper son oreille. Il distingua d’abord les chants que l’Église a consacrés aux enterrements. Bientôt une procession tourna le coin de la rue et s’avança vers lui. Deux longues files de pénitents portant des cierges allumés précédaient une bière couverte de velours noir et portée par plusieurs figures habillées à la mode antique, la barbe blanche et l’épée au côté. La marche était fermée par deux files de pénitents en deuil et portant des cierges comme les premiers. Tout ce convoi s’avançait lentement et gravement. On n’entendait pas le bruit des pas sur le pavé, et l’on eût dit que chaque figure glissait plutôt qu’elle ne marchait. Les plis longs et roides des robes et des manteaux semblaient aussi immobiles que les vêtements de marbre des statues.

À ce spectacle, don Juan éprouva d’abord cette espèce de dégoût que l’idée de la mort inspire à un épicurien. Il se leva et voulut s’éloigner, mais le nombre des pénitents et la pompe du cortège le surprirent et piquèrent sa curiosité. La procession se dirigeant vers une église voisine dont les portes venaient de s’ouvrir avec bruit, don Juan arrêta par la manche une des figures qui portaient des cierges et lui demanda poliment quelle était la personne qu’on allait enterrer. Le pénitent leva la tête : sa figure était pâle et décharnée comme celle d’un homme qui sort d’une longue et douloureuse maladie. Il répondit d’une voix sépulcrale :

— C’est le comte don Juan de Maraña.

Cette étrange réponse fit dresser les cheveux sur la tête de don Juan ; mais l’instant d’après il reprit son sang-froid et se mit à sourire.

— J’aurai mal entendu, se dit-il, ou ce vieillard se sera trompé.

Il entra dans l’église en même temps que la procession. Les chants funèbres recommencèrent, accompagnés par le son éclatant de l’orgue ; et des prêtres vêtus de chapes de deuil entonnèrent le De profundis. Malgré ses efforts pour paraître calme, don Juan sentit son sang se figer. S’approchant d’un autre pénitent, il lui dit :

— Quel est donc le mort que l’on enterre ?

— Le comte don Juan de Maraña, répondit le pénitent d’une voix creuse et effrayante.

Don Juan s’appuya contre une colonne pour ne pas tomber. Il se sentait défaillir, et tout son courage l’avait abandonné. Cependant le service continuait, et les voûtes de l’église grossissaient encore les éclats de l’orgue et des voix qui chantaient le terrible Dies irae. Il lui semblait entendre les chœurs des anges au jugement dernier. Enfin, faisant un effort. il saisit la main d’un prêtre qui passait près de lui. Cette main était froide comme du marbre.

— Au nom du ciel ! mon père, s’écria-t-il, pour qui priez-vous ici, et qui êtes-vous ?

— Nous prions pour le comte don Juan de Maraña, répondit le prêtre en le regardant fixement avec une expression de douleur. Nous prions pour son âme, qui est en péché mortel, et nous sommes des âmes que les messes et les prières de sa mère ont tirées des flammes du purgatoire. Nous payons au fils la dette de la mère ; mais cette messe, c’est la dernière qu’il nous est permis de dire pour l’âme du comte don Juan de Maraña.

En ce moment l’horloge de l’église sonna un coup : c’était l’heure fixée pour l’enlèvement de Teresa.

— Le temps est venu, s’écria une voix qui partait d’un angle obscur de l’église, le temps est venu ! est-il à nous ?

Don Juan tourna la tête et vit une apparition horrible. Don Garcia, pâle et sanglant, s’avançait avec le capitaine Gomare, dont les traits étaient encore agités d’horribles convulsions. Ils se dirigèrent tous deux vers la bière, et don Garcia, en jetant le couvercle à terre avec violence, répéta : « Est-il à nous ? » En même temps un serpent gigantesque s’éleva derrière lui, et, le dépassant, de plusieurs pieds, semblait prêt à s’élancer dans la bière… Don Juan s’écria : « Jésus ! » et tomba évanoui sur le pavé.

La nuit était fort avancée lorsque la ronde qui passait aperçut un homme étendu sans mouvement à la porte d’une église. Les archers s’approchèrent, croyant que c’était le cadavre d’un homme assassiné. Ils reconnurent aussitôt le comte de Maraña, et ils essayèrent de le ranimer en lui jetant de l’eau fraîche au visage ; mais, voyant qu’il ne reprenait pas connaissance, ils le portèrent à sa maison. Les uns disaient qu’il était ivre, d’autres qu’il avait reçu quelque bastonnade d’un mari jaloux. Personne, ou du moins pas un homme honnête ne l’aimait à Séville, et chacun disait son mot. L’un bénissait le bâton qui l’avait si bien étourdi, l’autre demandait combien de bouteilles pouvaient tenir dans cette carcasse sans mouvement. Les domestiques de don Juan reçurent leur maître des mains des archers et coururent chercher un chirurgien. On lui fit une abondante saignée, et il ne tarda pas à reprendre ses sens. D’abord il ne fit entendre que des mots sans suite, des cris inarticulés, des sanglots et des gémissements. Peu à peu il parut considérer avec attention tous les objets qui l’environnaient. Il demanda où il était, puis ce qu’étaient devenus le capitaine Gomare, don Garcia et la procession. Ses gens le crurent fou. Cependant, après avoir pris un cordial, il se fit apporter un crucifix et le baisa quelque temps en répandant un torrent de larmes. Ensuite il ordonna qu’on lui amenât un confesseur.

La surprise fut générale, tant son impiété était connue. Plusieurs prêtres, appelés par ses gens, refusèrent de se rendre auprès de lui, persuadés qu’il leur préparait quelque méchante plaisanterie. Enfin, un moine dominicain consentit à le voir. On les laissa seuls, et don Juan, s’étant jeté à ses pieds, lui raconta la vision qu’il avait eue ; puis il se confessa. En faisant le récit de chacun de ses crimes, il s’interrompait pour demander s’il était possible qu’un aussi grand pécheur que lui obtînt jamais le pardon céleste. Le religieux répondait que la miséricorde de Dieu était infinie. Après l’avoir exhorté à persévérer dans son repentir, et lui avoir donné les consolations que la religion ne refuse pas aux plus grands criminels, le dominicain se retira, en lui promettant de revenir le soir. Don Juan passa toute la journée en prières. Lorsque le dominicain revint, il lui déclara que sa résolution était prise de se retirer d’un monde où il avait donné tant de scandale, et de chercher à expier dans les exercices de la pénitence les crimes énormes dont il s’était souillé. Le moine, touché de ses larmes, l’encouragea de son mieux, et, pour reconnaître s’il aurait le courage de suivre sa détermination, il lui fit un tableau effrayant des austérités du cloître. Mais, à chaque mortification qu’il décrivait, don Juan s’écriait que ce n’était rien, et qu’il méritait des traitements bien plus rigoureux. Dès le lendemain il fit don de la moitié de sa fortune à ses parents, qui étaient pauvres ; il en consacra une autre partie à fonder un hôpital et à bâtir une chapelle ; il distribua des sommes considérables aux pauvres, et fit dire un grand nombre de messes pour les âmes du purgatoire, surtout pour celles du capitaine Gomare et des malheureux qui avaient succombe en se battant en duel contre lui. Enfin il assembla tous ses amis, et s’accusa devant eux des mauvais exemples qu’il leur avait donnés si longtemps ; il leur peignit d’une manière pathétique les remords que lui causait sa conduite passée, et les espérances qu’il osait concevoir pour l’avenir. Plusieurs de ces libertins furent touchés, et s’amendèrent ; d’autres, incorrigibles, le quittèrent avec de froides railleries.

Avant d’entrer dans le couvent qu’il avait choisi pour retraite, don Juan écrivit à doña Teresa. Il lui avouait ses projets honteux, lui racontait sa vie, sa conversion, et lui demandait son pardon, l’engageant à profiter de son exemple et à chercher son salut dans le repentir. Il confia cette lettre au dominicain après lui en avoir montré le contenu.

La pauvre Teresa avait longtemps attendu dans le jardin du couvent le signal convenu ; après avoir passé plusieurs heures dans une indicible agitation, voyant que l’aube allait paraître, elle rentra dans sa cellule, en proie à la plus vive douleur. Elle attribuait l’absence de don Juan à mille causes toutes bien éloignées de la vérité. Plusieurs jours se passèrent de la sorte, sans qu’elle reçût de ses nouvelles et sans qu’aucun message vînt adoucir son désespoir. Enfin le moine, après avoir conféré avec la supérieure, obtint la permission de la voir, et lui remit la lettre de son séducteur repentant. Tandis qu’elle la lisait, on voyait son front se couvrir de grosses gouttes de sueur ; tantôt elle devenait rouge comme le feu, tantôt pâle comme la mort. Elle eut pourtant le courage d’achever cette lecture. Le dominicain alors essaya de lui peindre le repentir de don Juan, et de la féliciter d’avoir échappé au danger épouvantable qui les attendait tous les deux, si leur projet n’eût pas avorté par une intervention évidente de la Providence. Mais, à toutes ces exhortations, doña Teresa s’écriait : « Il ne m’a jamais aimée ! » Une fièvre ardente s’empara de cette malheureuse ; en vain les secours de l’art et de la religion lui furent prodigués : elle repoussa les uns et parut insensible aux autres. Elle expira au bout de quelques jours en répétait toujours « Il ne m’a jamais aimée ! »

Don Juan, ayant pris l’habit de novice, montra que sa conversion était sincère. Il n’y avait pas de mortifications ou de pénitences qu’il ne trouvât trop douces ; et le supérieur du couvent était souvent obligé de lui ordonner de mettre des bornes aux macérations dont il tourmentait son corps. Il lui représentait qu’ainsi il abrégerait ses jours, et qu’en réalité il y avait plus de courage à souffrir longtemps des mortifications modérées qu’à finir tout d’un coup sa pénitence en s’ôtant la vie. Le temps du noviciat expiré, don Juan prononça ses vœux, et continua, sous le nom de frère Ambroise, à édifier toute la maison par son austérité et sa dévotion. Il portait une haire de crin de par-dessous sa robe de bure ; une espèce de boîte étroite, moins longue que son corps, lui servait de lit. Des légumes cuits à l’eau composaient toute sa nourriture, et ce n’était que les jours de fête, et sur l’ordre exprès de son supérieur, qu’il consentait à manger du pain. Il passait la plus grande partie des nuits à veiller et à prier, les bras étendus en croix ; enfin il était l’exemple de cette dévote communauté, comme autrefois il avait été le modèle des libertins de son âge. Une maladie épidémique, qui s’était déclarée à Séville, lui fournit l’occasion d’exercer les vertus nouvelles que sa conversion lui avait données. Les malades étaient reçus dans l’hôpital qu’il avait fondé ; il soignait les pauvres, passait les journées auprès de leurs lits, les exhortant, les encourageant, les consolant. Tel était le danger de la contagion, que l’on ne pouvait trouver, à prix d’argent, des hommes qui voulussent ensevelir les morts. Don Juan remplissait ce ministère ; il allait dans les maisons abandonnées, et donnait la sépulture aux cadavres en dissolution, qui souvent s’y trouvaient depuis plusieurs jours. Partout on le bénissait, et comme pendant cette terrible épidémie il ne fut jamais malade, quelques gens crédules assurèrent que Dieu avait fait un nouveau miracle en sa faveur.

Déjà, depuis plusieurs années, don Juan, ou frère Ambroise, habitait le cloître, et sa vie n’était qu’une suite non interrompue d’exercices de piété et de mortifications. Le souvenir de sa vie passée était toujours présent à sa mémoire, mais ses remords étaient déjà tempérés par la satisfaction de conscience que lui donnait son changement.

Un jour, après midi, au moment où la chaleur se faisait sentir avec plus de force, tous les frères du couvent goûtaient quelque repos, suivant l’usage. Le seul frère Ambroise travaillait dans le jardin, tête nue, au soleil ; c’était une des pénitences qu’il s’était imposées. Courbé sur sa bêche, il vit l’ombre d’un homme qui s’arrêtait auprès de lui. Il crut que c’était un des moines qui était descendu au jardin, et tout en continuant sa tâche, il le salua d’un Ave Maria. Mais on ne répondit pas. Surpris de voir cette ombre immobile, il leva les yeux et aperçut debout, devant lui, un grand jeune homme couvert d’un manteau qui tombait jusqu’à terre et la figure à demi cachée par un chapeau ombragé d’une plume blanche et noire. Cet homme le contemplait en silence avec une expression de joie maligne et de profond mépris. Ils se regardèrent fixement tous les deux, pendant quelques minutes. Enfin l’inconnu, avançant d’un pas et relevant son chapeau pour montrer ses traits, lui dit :

— Me reconnaissez-vous ?

Don Juan le considéra avec plus d’attention, mais ne le reconnut pas.

— Vous souvenez-vous du siège de Berg-op-Zoom ? demanda l’inconnu. Avez-vous oublié un soldat nommé Modesto ?…

Don Juan tressaillit. L’inconnu poursuivit froidement :

— Un soldat nommé Modesto, qui tua d’un coup d’arquebuse votre digne ami don Garcia, au lieu de vous qu’il visait ?… Modesto, c’est moi. J’ai encore un autre nom, don Juan : je me nomme don Pedro de Ojeda ; je suis le fils de don Alfonso de Ojeda que vous avez tué ; — je suis le frère de doña Fausta de Ojeda que vous avez tuée ; — je suis le frère de doña Teresa de Ojeda que vous avez tuée.

— Mon frère, dit don Juan en s’agenouillant devant lui, je suis un misérable couvert de crimes. C’est pour les expier que je porte cet habit et que j’ai renoncé au monde. S’il est quelque moyen d’obtenir de vous mon pardon, indiquez-le-moi. La plus rude pénitence ne m’effrayera pas si je puis obtenir que vous ne me maudissiez point.

Don Pedro sourit amèrement.

— Laissons là l’hypocrisie, seigneur de Maraña ; je ne pardonne pas. Quant à mes malédictions, elles vous sont acquises. Mais je suis trop impatient pour en attendre l’effet. Je porte sur moi quelque chose de plus efficace que des malédictions.

À ces mots, il jeta son manteau et montra qu’il tenait deux longues rapières de combat. Il les tira du fourreau et les planta en terre toutes les deux.

— Choisissez, don Juan, dit-il. On dit que vous êtes un grand spadassin, je me pique d’être adroit à l’escrime. Voyons ce que vous savez faire.

Don Juan fit le signe de la croix et dit :

— Mon frère, vous oubliez les vœux que j’ai prononcés. Je ne suis plus le don Juan que vous avez connu, je suis le frère Ambroise.

— Eh bien ! frère Ambroise, vous êtes mon ennemi, et quelque nom que vous portiez, je vous hais, et je veux me venger de vous.

Don Juan se remit devant lui à genoux.

— Si c’est ma vie que vous voulez prendre, mon frère, elle est à vous. Châtiez-moi comme vous le désirez.

— Lâche hypocrite ! me crois-tu ta dupe ? Si je voulais te tuer comme un chien enragé, me serais-je donné la peine d’apporter ces armes ? Allons, choisis promptement et défends ta vie.

— Je vous le répète, mon frère, je ne puis combattre, mais je puis mourir.

— Misérable ! s’écria don Pedro en fureur, on m’avait dit que tu avais du courage. Je vois que tu n’es qu’un vil poltron !

— Du courage, mon frère ? je demande à Dieu qu’il m’en donne pour ne pas m’abandonner au désespoir où me jetterait, sans son secours, le souvenir de mes crimes. Adieu, mon frère ; je me retire, car je vois bien que ma vue vous aigrit. Puisse mon repentir vous paraître un jour aussi sincère qu’il l’est en réalité !

Il faisait quelques pas pour quitter le jardin, lorsque don Pedro l’arrêta par la manche.

— Vous ou moi, s’écria-t-il, nous ne sortirons pas vivants d’ici. Prenez une de ces épées, car le diable m’emporte si je crois un mot de toutes vos jérémiades !

Don Juan lui jeta un regard suppliant, et fit encore un pas pour s’éloigner ; mais don Pedro le saisissant avec force et le tenant par le collet :

— Tu crois donc, meurtrier infâme, que tu pourras te tirer de mes mains ! Non ! je vais mettre en pièces ta robe hypocrite qui cache le pied fourchu du diable, et alors, peut-être, te sentiras-tu assez de cœur pour te battre avec moi.

En parlant ainsi, il le poussait rudement contre la muraille.

— Seigneur Pedro de Ojeda, s’écria don Juan, tuez-moi si vous le voulez, je ne me battrai pas !

Et il croisait les bras, regardant fixement don Pedro d’un air calme quoique assez fier.

— Oui, je te tuerai, misérable ! mais avant je te traiterai comme un lâche que tu es.

Et il lui donna un soufflet, le premier que don Juan eut jamais reçu. Le visage de don Juan devint d’un rouge pourpre. La fierté et la fureur de sa jeunesse rentrèrent dans son âme. Sans dire un mot, il s’élança vers une des épées et s’en saisit. Don Pedro prit l’autre et se mit en garde. Tous les deux s’attaquèrent avec fureur et se fondirent l’un sur l’autre à la fois et avec la même impétuosité. L’épée de don Pedro se perdit dans la robe de laine de don Juan et glissa à côté du corps sans le blesser, tandis que celle de don Juan s’enfonça jusqu’à la garde dans la poitrine de son adversaire. Don Pedro expira sur-le-champ. Don Juan, voyant son ennemi étendu à ses pieds, demeura quelque temps immobile à le contempler d’un air stupide. Peu à peu, il revint à lui et reconnut la grandeur de son nouveau crime. Il se précipita sur le cadavre et essaya de le rappeler à la vie. Mais il avait vu trop de blessures pour douter un moment que celle-là ne fût mortelle. L’épée sanglante était à ses pieds et semblait s’offrir à lui pour qu’il se punît lui-même ; mais, écartant bien vite cette nouvelle tentation du démon, il courut chez le supérieur et se précipita tout effaré dans sa cellule. Là, prosterné à ses pieds, il lui raconta cette terrible scène en versant un torrent de larmes. D’abord, le supérieur ne voulut pas le croire et sa première idée fut que les grandes macérations que s’imposait le frère Ambroise lui avaient fait perdre la raison. Mais le sang qui couvrait la robe et les mains de don Juan ne lui permit pas de douter plus longtemps de l’horrible vérité. C’était un homme rempli de présence d’esprit. Il comprit aussitôt tout le scandale qui rejaillirait sur le couvent si cette aventure venait à se répandre dans le public. Personne n’avait vu le duel. Il s’occupa de le cacher aux habitants mêmes du couvent. Il ordonna à don Juan de le suivre, et, aidé par lui, transporta le cadavre dans une salle basse dont il prit la clef. Ensuite, enfermant don Juan dans sa cellule, il sortit pour aller prévenir le corrégidor.

On s’étonnera peut-être que don Pedro, qui avait déjà essayé de tuer don Juan en trahison, ait rejeté la pensée d’un second assassinat, et cherché à se défaire de son ennemi dans un combat à armes égales ; mais ce n’était de sa part qu’un calcul de vengeance infernale. Il avait entendu parler des austérités de don Juan, et sa réputation de sainteté était si répandue, que don Pedro ne doutait pas que s’il l’assassinait, il ne l’envoyât tout droit dans le ciel. Il espéra qu’en le provoquant et l’obligeant à se battre, il le tuerait en péché mortel, et perdrait ainsi son corps et son âme. On a vu comment ce dessein diabolique tourna contre son auteur.

Il ne fut pas difficile d’assoupir l’affaire. Le corrégidor s’entendit avec le supérieur du couvent pour détourner les soupçons. Les autres moines crurent que le mort avait succombé dans un duel avec un cavalier inconnu, et qu’il avait été porté blessé dans le couvent, où il n’avait pas tardé à expirer. Quant à don Juan, je n’essayerai de peindre ni ses remords ni son repentir. Il accomplit avec joie toutes les pénitences que le supérieur lui imposa. Pendant toute sa vie, il conserva, suspendue au pied de son lit, l’épée dont il avait percé don Pedro, et jamais il ne la regardait sans prier pour son âme et pour celles de sa famille. Afin de mater le reste d’orgueil mondain qui demeurait encore dans son cœur, l’abbé lui avait ordonné de se présenter chaque matin au cuisinier du couvent, qui devait lui donner un soufflet. Après l’avoir reçu, le frère Ambroise ne manquait jamais de tendre l’autre joue, en remerciant le cuisinier de l’humilier ainsi. Il vécut encore dix années dans ce cloître, et jamais sa pénitence ne fut interrompue par un retour aux passions de sa jeunesse. Il mourut vénéré comme un saint, même par ceux qui avaient connu ses premiers déportements. Sur son lit de mort, il demanda comme une grâce qu’on l’enterrât sous le seuil de l’église, afin qu’en y entrant chacun le foulât aux pieds. Il voulut encore que sur son tombeau on gravât cette inscription : Ci-gît le pire homme qui fut au monde. Mais on ne jugea pas à propos d’exécuter toutes les dispositions dictées par son excessive humilité. Il fut enseveli auprès du maître-autel de la chapelle qu’il avait fondée. On consentit, il est vrai, à graver sur la pierre qui couvre sa dépouille mortelle l’inscription qu’il avait composée ; mais on y ajouta un récit et un éloge de sa conversion. Son hôpital, et surtout la chapelle où il est enterré, sont visités par tous les étrangers qui passent à Séville. Murillo a décoré la chapelle de plusieurs de ses chefs-d’œuvre. Le Retour de l’Enfant prodigue et la Piscine de Jéricho, qu’on admire maintenant dans la galerie de M. le maréchal Soult, ornaient autrefois les murailles de l’hôpital de la Charité.

1834.

Colomba et autres contes et nouvelles, Charpentier, 1845

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