HISTOIRE DU PETIT STEPHEN GIRARD

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HISTOIRE
DU PETIT STEPHEN GIRARD

ET D’UN AUTRE PETIT GARÇON QUI AVAIT LU
L’HISTOIRE DU PETIT STEPHEN GIRARD
D’APRÈS MARK TWAIN

I

Il existe à Philadelphie un homme qui — alors qu’il n’était qu’un jeune et pauvre petit garçon — entra dans une banque et dit :

— S’il vous plaît, monsieur, vous n’auriez pas besoin d’un petit garçon ?

— Non, petit garçon, répondit le majestueux banquier, je n’ai pas besoin d’un petit garçon.

Le cœur bien gros, des larmes sur les joues, des sanglots plein la gorge, le petit garçon descendit l’escalier de marbre de la banque, tout en suçant un sucre d’orge qu’il avait acheté avec un sou volé à sa bonne et pieuse tante.

Dissimulant sa noble forme, le banquier se cacha derrière une porte, persuadé que le petit garçon allait lui jeter une pierre.

Le petit garçon, en effet, avait ramassé quelque chose par terre : c’était une épingle qu’il attacha à sa pauvre mais fripée veste.

— Venez ici ! cria le banquier au petit garçon.

Le petit garçon vint ici.

— Qu’avez-vous ramassé ? demanda le majestueux banquier.

— Une épingle, répondit le petit garçon.

Le financier continua :

— Êtes-vous sage, petit garçon ?

Le petit garçon dit qu’il était sage.

— Comment votez-vous ?… Oh ! pardon, allez-vous à l’école du dimanche ?

Le petit garçon dit qu’il y allait.

Alors, le banquier trempa une plume d’or dans la plus pure des encres, écrivit sur un bout de papier St. Peter et demanda au petit garçon ce que cela faisait.

Le petit garçon répondit que cela faisait Salt Peter.

— Non, fit le banquier, cela fait Saint-Peter.

Le petit garçon fit : Oh !

Le banquier prit le petit garçon en affection, et le petit garçon fit encore : Oh !

Alors, le banquier associa le petit garçon à sa maison, lui donna la moitié des bénéfices et tout le capital.

Et, plus tard, le petit garçon épousa la fille du banquier.

Tout ce que possédait le banquier, ce fut le petit garçon qui l’eut.

II

Mon oncle m’ayant raconté l’histoire ci-dessus, je passai six semaines à ramasser des épingles par terre, devant une banque.

J’attendais toujours que le banquier m’appelât pour me dire :

— Petit garçon, êtes-vous sage ?

Je lui aurais répondu que j’étais sage.

Il aurait écrit St John, et je lui aurais dit que cela voulait dire Salt John.

Il faut croire que le banquier n’était pas pressé d’avoir un associé ou que sa fille était un garçon, car un jour il me cria :

— Petit garçon, que ramassez-vous là ?

— Des épingles, répondis-je poliment.

— Montrez-les moi.

Il les prit, et moi, je mis mon chapeau à la main, tout prêt à devenir son associé et à épouser sa fille.

Mais ce n’est pas à cela qu’il m’invita :

— Ces épingles, rugit-il, appartiennent à la banque ; et si je vous retrouve encore rôdant par ici, je fais lâcher le chien sur vous.

Je partis, laissant ce vieux bougre en possession de mes épingles.

Dire, pourtant, que c’est comme ça dans la vie!

Source : Alphonse Allais. Le Parapluie de l’escouade. Paul Ollendorff, 1893.

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