LE LOUP, LA CHÈVRE, ET LE CHEVREAU

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La Bique allant remplir sa traînante mamelle,
Et paître l’herbe nouvelle,
Ferma sa porte au loquet ;
Non sans dire à son Biquet ;
Gardez-vous sur votre vie
D’ouvrir, que l’on ne vous die
Pour enseigne et mot du guet,
Foin du Loup et de sa race.
Comme elle disait ces mots,
Le Loup de fortune passe.
Il les recueille à propos,
Et les garde en sa mémoire.
La Bique, comme on peut croire,
N’avait pas vu le glouton.
Dés qu’il la voit partie, il contrefait son ton ;
Et d’une voix papelarde
Il demande qu’on ouvre, en disant Foin du Loup,
Et croyant entrer tout d’un coup.
Le Biquet soupçonneux par la fente regarde.
Montrez-moi patte blanche, ou je n’ouvrirai point,
S’écria-t-il d’abord (patte blanche est un point
Chez les Loups comme on sait rarement en usage.)
Celui-ci fort surpris d’entendre ce langage,
Comme il était venu s’en retourna chez soi.
Où serait le Biquet s’il eût ajouté foi
Au mot du guet, que de fortune
Notre Loup avait entendu ?
Deux sûretés valent mieux qu’une :
Et le trop en cela ne fut jamais perdu.

Le Loup me remet en mémoire
Un de ses compagnons qui fut encor mieux pris.
Il y périt ; voici l’histoire.
Un Villageois avait à l’écart son logis.
Messer Loup attendait chape-chute à la porte.
Il avait vu sortir gibier de toute sorte ;
Veaux de lait, Agneaux et Brebis,
Régiments de Dindons, enfin bonne Provende.
Le larron commençait pourtant à s’ennuyer.
Il entend un enfant crier.
La mère aussi-tôt le gourmande,
Le menace, s’il ne se tait,
De le donner au Loup. L’Animal se tient prêt ;
Remerciant les Dieux d’une telle aventure.
Quand la mère apaisant sa chère géniture,
Lui dit : Ne criez point ; s’il vient, nous le tuerons.
Qu’est ceci ? s’écria le mangeur de Moutons.
Dire d’un, puis d’un autre ? Est-ce ainsi que l’on traite
Les gens faits comme moi ? Me prend-on pour un sot ?
Que quelque jour ce beau marmot
Vienne au bois cueillir la noisette.
Comme il disait ces mots, on sort de la maison.
Un chien de cour l’arrête. Épieux et fourches fières
L’ajustent de toutes manières.
Que veniez-vous chercher en ce lieu, lui dit-on ?
Aussi-tôt il conta l’affaire.
Merci de moi, lui dit la Mère,
Tu mangeras mon fils ? L’ai-je fait à dessein
Qu’il assouvisse un jour ta faim ?
On assomma la pauvre bête.
Un manant lui coupa le pied droit et la tête.
Le Seigneur du Village à sa porte les mit ;
Et ce dicton Picard à l’entour fut écrit :
Biaux chires leups n’écoutez mie
Mère tenchent chen fieux qui crie.

Source : Édition Barbin et Thierry (1668-1694) – Livre IV. Texte modernisé.

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