LES PROPRIÉTAIRES DE REIGATE

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Au printemps de 87, mon ami Sherlock Holmes avait entrepris un travail colossal. Il se surmena tant et si bien qu’il lui fallut des mois pour se remettre de ses fatigues. L’affaire de la Compagnie de Hollande et de Sumatra, et celle des fantastiques projets du baron Maupertuis sont de date trop récente encore, elles sont trop intimement mêlées aux questions politiques et financières actuelles pour trouver leur place dans cette série d’esquisses. Mais c’est précisément l’état de santé de Sherlock Holmes qui lui fournit l’occasion de résoudre un problème aussi singulier que complexe, en usant avec succès d’une arme nouvelle dont il ne s’était pas encore servi pour porter de grands coups aux criminels.

Mes notes relatent que, le 14 avril de cette année, je reçus de Lyon un télégramme m’apprenant que Holmes était malade à l’hôtel Dulong. Vingt-quatre heures plus tard, j’étais à son chevet, heureux de me convaincre par moi-même du peu de gravité des symptômes que je constatai. Je le trouvai pourtant assez faible ; sa robuste constitution n’avait pas résisté à deux mois consécutifs d’enquête, sous un régime de travail de quinze heures par jour ; plus d’une fois même, il avait dû s’atteler à sa tâche cinq jours durant. Le succès complet qui avait couronné ses efforts n’avait pas empêché la réaction physique de se produire, et Holmes était réellement dans un état de prostration très grande, malgré la réputation qu’il s’était acquise dans toute l’Europe, et la masse de dépêches de félicitations qu’il avait reçues. Même le sentiment d’avoir réussi là où la police de trois pays avait échoué, et d’être parvenu à déjouer les savantes manœuvres du plus grand escroc d’Europe, ne suffisait pas à le tirer de son abattement

Trois jours plus tard, nous rentrions ensemble à Baker Street, mais il était bien évident qu’un changement d’air s’imposait pour lui, et je me sentais tout disposé à aller moi-même passer une semaine de printemps à la campagne. Mon vieil ami, le colonel Hayter, que j’avais soigné en Afghanistan, avait loué une maison près de Reigate, dans le Surrey, et m’avait souvent invité à aller le voir. La dernière fois il avait même étendu son invitation à mon ami. Il fallut user de diplomatie pour décider Holmes, mais enfin je triomphai de sa résistance, en lui affirmant qu’il allait chez un célibataire, et qu’il jouirait de la plus grande liberté. Donc une semaine après notre retour de Lyon, nous étions sous le toit du colonel. Hayter était un bel homme, le type du vieux militaire, il avait une grande expérience des gens et des choses, et, comme je l’avais supposé, il se trouva avoir avec Holmes plus d’un point de contact.

Le soir de notre arrivée, nous étions réunis, après le dîner, dans la pièce où ie colonel collectionnait ses armes : Holmes s’était étendu sur un divan, tandis que Hayter et moi nous examinions une à une les armes qui formaient un véritable arsenal.

— Tenez, dit-il tout à coup, je vais emporter chez moi un de ces pistolets dans le cas où nous aurions, cette nuit, une alerte.

— Une alerte ! m’écriai-je.

— Oui, nous en avons eu une tout récemment. Le vieil Acton, l’un des gros bonnets du comté, a été cambriolé lundi dernier. Ils n’ont pas fait trop de dégâts, mais les gredins n’ont pas été pincés.

— Pas d’indices ? demanda Holmes en regardant le colonel du coin de l’œil.

— Aucun, jusqu’ici. Mais c’est une misérable affaire, un de ces crimes bien fréquents en province, qui ne valent pas la peine de fixer votre attention, monsieur Holmes, après la cause internationale si célèbre qui vous a valu un succès retentissant.

Holmes eut l’air de ne pas goûter le compliment, mais son sourire m’indiqua qu’il y était pourtant sensible.

— Y a-t-il, au moins, un fait digne d’intérêt ?

— Je ne le pense pas. Les voleurs ont bouleversé la bibliothèque, et n’ont pas été payés de leur peine. Tout a été mis à sac, les tiroirs ouverts, les armoires pillées et, comme résultat, il n’a disparu qu’un volume dépareillé de l’Homère de Pope ; deux candélabres en argent, un pèse-lettres en ivoire, un petit baromètre en chêne et une pelote de ficelle.

— Quel singulier assemblage ! m’écriai-je.

— Oh ! ces gens ont évidemment saisi le premier objet qui leur est tombé sous la main.

Holmes, de son divan, poussa un léger grognement.

— La police de l’endroit a dû tirer parti de ces détails, dit-il, car il est évident que…

Je levai le doigt pour lui rappeler sa promesse.

— Vous êtes ici pour vous reposer, mon cher ami. Pour l’amour de Dieu, ne vous lancez pas dans une nouvelle enquête, quand vos nerfs sont encore si tendus.

Holmes haussa les épaules en jetant au colonel un coup d’œil de résignation plutôt comique, et la conversation prit un tour moins scabreux.

Mais il était écrit que toutes mes précautions seraient inutiles ; le lendemain matin, le problème se dressa de nouveau devant nous, et il nous fut impossible de l’éviter. C’est ainsi que notre séjour à la campagne tourna tout autrement que nous n’aurions pu le prévoir. Nous étions à déjeuner, lorsque le maître d’hôtel du colonel, sans se soucier de l’étiquette, entra en coup de vent dans la salle à manger, disant, très essoufflé :

— Monsieur sait-il la nouvelle ? Chez les Cunningham’s, monsieur…

— Cambriolage ? s’écria le colonel, sa tasse de café à la main.

— Pire que cela, assassinat !

Le colonel siffla :

— Au nom du ciel, qui a été tué ? Le juge de paix ou son fils ?

— Aucun des deux, monsieur. C’est William, le cocher. Il a reçu le coup en plein cœur et n’a plus articulé une parole.

— Qui l’a assassiné ?

— Le brigand, monsieur. Il a disparu et a échappé à toutes les recherches. Il venait de s’introduire dans l’office, quand William se jeta sur lui et fut tué en défendant le bien de son maître.

— À quelle heure ?

— Hier soir, monsieur, vers minuit.

— Ah ! bien, nous irons tout à l’heure, dit le colonel avec sang-froid, puis il se rassit pour achever son déjeuner. C’est une vilaine affaire, ajouta-t-il lorsque le maître d’hôtel fut parti. Ce vieux Cunningham est un personnage influent de cette région et, de plus, un très brave homme. Il sera désespéré de cet événement, car ce cocher était depuis bien des années dans la maison, on l’aimait comme un vieux serviteur. Ce sont évidemment les mêmes bandits qui ont opéré chez Acton.

— Et qui ont volé cette singulière collection d’objets ? ajouta Holmes pensivement.

— Oui.

— Hein ! L’affaire est peut-être très simple, mais semble étrange à première vue ? Une bande de cambrioleurs s’abattant sur un pays étend son champ d’opérations, au lieu de le restreindre à une seule commune. Quand vous avez parlé, la nuit dernière, de prendre des précautions, je fis même intérieurement la réflexion que ce village risquait peu d’attirer des voleurs. Eh bien, tout cela prouve que je suis encore bien jeune.

— Je suppose que c’est un professionnel du pays, dit le colonel. Et, dans ce cas, il est naturel qu’il ait choisi de préférence les maisons d’Acton et de Cunningham qui sont les plus en vue de l’endroit.

— Et les plus riches ?

— Oh ! s’ils n’étaient pas empêtrés dans un procès qui les ruine. Le vieil Acton a des droits sur la moitié du domaine de Cunningham, et les hommes de lois lui extorquent tout l’argent qu’ils peuvent.

— Si c’est un individu du pays qui a fait le coup, il ne doit pas être très difficile à prendre, dit Holmes en bâillant ; après tout vous avez raison, Watson, je ne veux pas m’en mêler.

— M. l’inspecteur Forrester veut parler à monsieur, dit le maître d’hôtel en ouvrant la porte.

L’agent de police, un jeune homme élégant, à l’œil vif, entra.

— Bonjour, colonel, dit-il. Désolé de vous déranger, mais nous avons appris que M. Holmes, de Baker Street, était ici.

Le colonel désigna de la main mon ami ; l’inspecteur salua en s’inclinant :

— Consentiriez-vous à nous prêter votre concours, monsieur Holmes ?

— Le sort est contre vous, Watson, dit mon ami en riant. Nous discutions l’affaire quand vous êtes entré, monsieur l’inspecteur. Pouvez-vous nous donner quelques détails ?

Holmes s’enfonça dans son fauteuil, et prit l’attitude qui lui était familière en pareil cas. Moi j’étais bel et bien vaincu !

— Dans l’affaire Acton, nous n’avions pas le moindre indice, mais ici ce n’est pas ce qui nous manque. Sans aucun doute nous avons affaire à la même bande. On a d’ailleurs vu l’individu.

— Ah !

— Oui, monsieur. Mais il a détalé après avoir tiré sur le pauvre William Hirwan. M. Cunningham l’a vu de la fenêtre de sa chambre, et M. Alec Cunningham aussi, de la porte qui est derrière la maison. Il était minuit moins un quart, quand l’alerte fut donnée. M. Cunningham venait de se coucher et M. Alec, en robe de chambre, fumait une pipe. Tous deux ont entendu William, le cocher, appeler au secours, et M. Alec s’est précipité pour voir ce qui arrivait. La porte derrière la maison était ouverte, et, en arrivant au bas de l’escalier, il aperçut deux hommes luttant au dehors. L’un des deux fit feu, l’autre tomba, et le meurtrier s’enfuit à travers le jardin en sautant par-dessus la haie. M. Cunningham, de sa fenêtre, aperçut l’individu qui gagnait la route, mais ensuite il le perdit de vue. M. Alec resta auprès du mourant, ce qui permit au gredin de disparaître. À part ce fait qu’il est de taille moyenne et qu’il portait un complet de couleur sombre, nous n’avons aucune donnée, mais nous faisons des recherches actives ; si c’est un étranger, nous mettrons vite la main sur lui.

— Que faisait là ce William ? A-t-il parlé avant de mourir ?

— Il n’a pas dit un mot. Il habite avec sa mère la loge du concierge, et, en bon serviteur très dévoué, nous supposons qu’il est venu jusqu’à la maison pour voir s’il ne s’y passait rien d’anormal, car cette affaire Acton a mis tout le monde en éveil. Il faut croire que le voleur venait d’ouvrir la porte lorsqu’il estarrivé, puisque nous avons trouvé la serrure forcée ; c’est à ce même moment, que William a dû tomber sur lui.

— Est-ce que William a parlé à sa mère avant de sortir ?

— Elle est sourde et très âgée ; nous ne pouvons rien en tirer. Elle n’a jamais dû être bien lucide, mais ce malheur l’a rendue à moitié idiote. Toutefois nous avons un indice qui me semble d’une importance capitale. Regardez plutôt.

Il tira de son agenda un petit morceau de papier déchiré, et l’étendit sur son genou.

— Ceci a été trouvé dans la main de la victime. Il semble que ce fragment ait fait partie d’une feuille plus grande. Vous remarquerez que l’heure indiquée dessus est précisément celle à laquelle le pauvre diable a trouvé la mort. Ou bien le meurtrier lui a arraché le reste du papier, ou bien il a enlevé ce fragment au meurtrier. Il semble qu’il y ait eu rendez-vous.

Holmes prit le chiffon de papier.

— En supposant que ce fût un rendez-vous, continua l’inspecteur, on peut admettre que ce William Kirwan, bien qu’il ait la réputation d’un parfait honnête homme, ait servi de complice au voleur. Il se peut qu’il l’ait rencontré là ; qu’il l’ait même aidé à forcer la porte ; ensuite ils ont bien pu se disputer.

— Cet écrit offre un intérêt extraordinaire, dit Holmes, qui l’avait examiné avec la plus grande attention. L’affaire est beaucoup plus compliquée que je ne l’avais pensé.

Il demeura la tête penchée, tandis que l’inspecteur souriait en constatant l’effet qu’avait produit son récit sur le célèbre spécialiste de Londres.

— Il y a probablement du vrai dans votre remarque, dit Holmes tout à coup ; il est possible qu’il y ait eu entente entre le cambrioleur et le domestique, et que ce billet indique un rendez-vous arrangé entre eux deux ; mais cet écrit nous ouvre…

Il laissa de nouveau tomber son front dans ses mains, et resta quelques minutes plongé dans ses méditations. Lorsqu’il releva la tête, je fus étonné de constater qu’il avait retrouvé sa bonne mine d’autrefois, et que ses yeux avaient repris leur éclat habituel ; il se leva même avec une telle agilité qu’on eût pu croire qu’il avait recouvré toute son ancienne énergie.

— Voulez-vous que je vous dise ? Je désirerais examiner tranquillement cette affaire ; elle me fascine véritablement. Si vous le permettez, colonel, je vous fausserai compagnie ainsi qu’à Watson, et j’irai avec l’inspecteur approfondir quelques-unes de mes suppositions à ce sujet. Je vous rejoindrai dans une demi-heure au plus.

Au bout d’une heure et demie, l’inspecteur revint seul.

— M. Holmes fait là les cent pas sur la pelouse, dit-il. Il demande que nous allions tous les quatre ensemble à la maison.

— Chez M. Cunningham ?

— Oui, monsieur.

— Et pourquoi ?

L’inspecteur haussa les épaules.

— Je ne le sais pas au juste, monsieur. Entre nous je crois que M. Holmes n’est pas encore bien remis de sa maladie. Il a des allures étranges et paraît très nerveux.

— Ne vous inquiétez donc pas, lui dis-je. J’ai toujours constaté que ses bizarreries faisaient partie de sa méthode.

— On pourrait dire que sa méthode elle-même est un tissu de bizarreries, murmura l’inspecteur. Mais il ne tient pas en place, colonel ; nous ferions bien de partir, si vous êtes prêt.

Nous trouvâmes Holmes arpentant la pelouse, la tête penchée sur la poitrine, les mains dans ses poches.

— L’affaire devient passionnante, dit-il. Watson, votre cure d’air a été une idée bien ingénieuse. Je viens de passer une matinée des plus agréables.

— Vous vous êtes rendu, je crois, sur le lieu du crime ? demanda le colonel.

— Oui ; nous avons poussé, l’inspecteur et moi, une petite reconnaissance de ce côté.

— Avec succès ?

— Nous avons vu des choses intéressantes ; je vous les raconterai, tout en marchant. D’abord, nous avons vu le corps de ce malheureux. Il est certainement mort, comme on l’a dit, d’un coup de revolver.

— En doutiez-vous ?

— Je suis d’avis qu’il faut faire la preuve de tout. Notre inspection n’a pas été perdue. Puis, nous avons eu un interview avec M. Cunningham et son fils ; ils nous ont montré l’endroit exact où l’assassin a passé, et dans le jardin et à travers la haie. C’était un point capital à élucider.

— Naturellement.

— Puis, nous sommes allés voir la mère de ce pauvre garçon ; mais nous n’avons pu obtenir d’elle aucun renseignement, car elle est très vieille et de plus bouleversée par cet événement.

— Et quel est le résultat de votre enquête ?

— J’estime que cette affaire est des plus étranges. La visite que nous allons faire la rendra peut-être moins obscure. Je crois, inspecteur, que nous sommes du même avis sur l’importance capitale du bout de papier trouvé dans la main de la victime, et qui porte inscrite l’heure même de sa mort ?

— Ce devrait être un indice, monsieur Holmes.

— C’en est un. Si William Hirwan est sorti de son lit a cette heure-là, c’est bien à cause de ce bout de papier et de son auteur. Qu’est devenu le reste de la feuille ?

— J’ai cherché par terre avec soin, dans l’espoir de le trouver, dit l’inspecteur.

— Il a été sûrement arraché de la main de la victime, et cela par quelqu’un qui y avait intérêt ; pourquoi ? Parce que cet écrit le compromettait. Qu’en a-t-il fait ? Il l’a sans doute mis dans sa poche, sans remarquer qu’un coin était resté dans la main du cadavre. Il est bien certain que si nous avions ce fragment, le problème serait à peu près résolu.

— Oui, mais pour fouiller la poche du coupable il faudrait d’abord l’arrêter.

— Il est bien évident qu’il ne faut pas agir à la légère. Une autre chose me frappe : c’est que le billet a été sûrement envoyé à William. L’homme qui l’a écrit n’a pu le porter lui-même, sans quoi il se serait acquitté verbalement de son message. Qui donc a porté le billet ? aurait-il été envoyé par la poste ?

— J’ai fait une enquête, dit l’inspecteur. William a reçu la lettre hier par la poste du soir. L’enveloppe a été déchirée par lui.

— Parfait ! s’écria Holmes, en donnant à l’inspecteur une tape d’amitié dans le dos. Vous avez vu le facteur. Il y a plaisir à travailler avec vous. Mais nous voici devant la loge ; si vous voulez me suivre, colonel, je vous montrerai le lieu du crime.

Nous passâmes devant le joli cottage où avait habité la victime, et nous montâmes une avenue bordée de chênes. Elle accédait à une belle et ancienne maison, style reine Anne ; sur le linteau de la porte était gravée la date de Malplaquet. Nous fîmes le tour de l’habitation à la suite de Holmes et de l’inspecteur pour aboutir à une des grilles, séparée par un large parterre de la haie qui borde la route. Un agent de police se tenait devant la porte de la cuisine.

— Ouvrez la porte, sergent de ville, dit Holmes. C’est sur cet escalier que le jeune Cunningham se trouvait lorsqu’il aperçut les deux hommes en train de se battre à l’endroit même où nous nous trouvons. Le vieux Cunningham était à la fenêtre, la seconde à gauche, et il a vu l’individu s’enfuir à gauche de ce buisson. Son fils aussi. Ils l’affirment tous deux et ce buisson semble leur avoir servi de point de repère. M. Alec courut aussitôt auprès du blessé, et s’agenouilla à ses côtés. Le terrain est très sec et je ne vois aucune trace qui puisse nous guider.

Holmes parlait encore, lorsque nous vîmes venir deux hommes par l’allée du jardin qui contournait l’angle de la maison. L’un d’eux, âgé déjà, avait un visage énergique, aux traits accentués ; l’autre était un brillant jeune homme, dont l’expression joyeuse, la figure épanouie et les vêtements de couleur voyante, contrastaient étrangement avec les tristes circonstances qui environnaient ce drame.

— Vous n’avez pas encore trouvé ? dit-il à Sherlock Holmes. Je croyais que, vous autres, gens de Londres, vous n’étiez jamais en défaut. Mais je vois que cela ne marche pas tout seul.

— Ah ! il faut nous donner un peu de temps, dit Holmes avec bonne humeur.

— Il le faut, dit le jeune Alec Cunningham, Jusqu’ici, je ne vois aucun indice.

— Il n’y en a qu’un, répondit l’inspecteur. Si nous pouvions seulement trouver… Grand Dieu ! monsieur Holmes, qu’avez-vous ?

La figure de mon pauvre ami avait tout à coup pris une effrayante expression. Ses yeux étaient renversés dans leur orbite, ses traits déformés par la souffrance ; il poussa un gémissement rauque et tomba le visage contre terre. Stupéfaits autant qu’effrayés par cette crise subite, nous le portâmes dans la cuisine où il resta quelques minutes affaissé sur sa chaise, et respirant avec peine. Puis, s’excusant humblement de sa faiblesse, il se leva et murmura :

— Watson peut vous dire que je relève à peine de maladie. Je suis sujet à ces attaques de nerfs.

— Voulez-vous que je vous fasse reconduire dans ma voiture ? demanda le vieux Cunningham.

— Merci bien ; puisque je suis ici, je préférerais éclaircir un point facile à élucider, du reste.

— Quel est-ce ?

— Pour moi, ce pauvre William n’a dû arriver qu’après l’entrée du cambrioleur dans la maison. Bien que la porte ait été forcée, vous semblez croire que le voleur n’a pas pénétré dans l’intérieur ?

— J’en suis sûr, dit M. Cunningham, gravement ; sans cela, mon fils Alec, qui n’était pas encore couché, aurait certainement entendu du bruit.

— Où était-il assis ?

— J’étais en robe de chambre en train de fumer, répondit le jeune homme.

— Quelle est la fenêtre de votre chambre ?

— C’est la dernière à gauche, à côté de celle de mon père.

— Naturellement, vous aviez chacun une lampe allumée.

— Sans aucun doute.

— Bien étrange, toute cette histoire, dit Holmes, en souriant. N’est-il pas extraordinaire qu’un cambrioleur, et un cambrioleur qui n’en est pas à son coup d’essai, entre avec effraction dans une maison dont deux fenêtres sont encore éclairées.

— Il faut qu’il soit très hardi.

— Si la chose n’était pas singulière, nous n’aurions pas eu recours à vos lumières, ajouta M. Alec ; mais je trouve absurde de supposer, un instant, que le voleur ait déjà pénétré dans la maison, lorsque William est tombé sur lui. N’aurions-nous pas alors trouvé les meubles bouleversés et constaté la disparition de plusieurs objets ?

— Cela dépend de ce qu’étaient ces objets. Rappelez-vous que nous n’avons pas à faire à un cambrioleur ordinaire ; celui-ci semble avoir un but tout spécial. Remarquez le choix curieux qu’il a fait chez Acton ? Une pelote de ficelle, un pèse-lettres, et je ne sais encore quels autres bibelots insignifiants.

— Eh bien ! nous nous en rapportons entièrement à vous, monsieur Holmes, dit le vieux Cunningham, et nous ferons tout ce que vous ou l’inspecteur demanderez.

— Il s’agit tout d’abord, dit Holmes, de fixer la récompense que vous comptez remettre aux agents ; ce sera du temps gagné et vous savez qu’il faut agir vite. J’ai préparé l’engagement ; voulez-vous le signer ? Je pense que cinquante livres sterling suffiront.

— J’en donnerais volontiers cinq cents, dit le juge de paix, en prenant la feuille de papier et le crayon que Holmes lui tendait. Mais ceci n’est pourtant pas tout à fait correct, ajouta-t-il, en parcourant le papier.

— Je l’ai écrit très rapidement.

— Voyez donc ? Vous commencez par ces mots : « Attendu qu’à environ minuit trois quarts, mardi matin, une tentative…, etc. » Il était exactement onze heures trois quarts.

Cette erreur me contraria pour Holmes, car je sentais combien il en serait vexé, lui qui était la précision personnifiée. Je le trouvais, en effet, bien changé depuis sa dernière maladie, et ce petit incident me prouvait bien qu’il n’était pas encore rétabli. Il eut un instant d’embarras, tandis que l’inspecteur fronçait les sourcils, et qu’Alec Cunningham éclatait de rire. Le père Cunningham corrigea l’erreur et rendit le papier à Holmes.

— Faites-le imprimer le plus tôt possible, dit-il. Je crois que votre idée est excellente.

Holmes prit l’engagement signé et le mit soigneusement dans son portefeuille.

— Et maintenant, dit-il, il faut parcourir la maison et nous assurer que cet original de cambrioleur n’a rien pris d’autre.

Avant d’entrer, Holmes examina la porte qui avait été fracturée. Il était bien certain qu’on avait dû forcer la serrure au moyen d’un ciseau ou d’un grand couteau ; on en voyait la marque dans le bois.

— Vous n’avez pas de barres aux fenêtres ? demanda mon ami.

— J’avoue que jusqu’ici nous n’en voyions pas la nécessité.

— Vous n’avez pas de chien ?

— Si, mais il est enchaîné de l’autre côté de la maison.

— À quelle heure vos domestiques vont-ils se coucher ?

— Vers dix heures.

— William aussi ?

— Oui.

— Il est singulier qu’il ait été debout précisément cette nuit-là. Je vous serais très reconnaissant, monsieur Cunningham, de nous permettre de visiter la maison.

Pour arriver à l’escalier qui menait au premier étage, il fallait suivre un passage carrelé accédant aux cuisines. En débouchant sur le palier, on se trouvait en face d’un autre escalier plus important qui partait du vestibule. Sur ce palier donnaient le salon et plusieurs chambres à coucher, entre autres celles de M. Cunningham et de son fils. Je voyais, à l’expression de Sherlock Holmes, qu’il était sur la piste, mais je ne comprenais absolument pas où il voulait en venir.

— Cher monsieur, dit M. Cunningham avec une légère impatience, cette visite est parfaitement inutile. Voici ma chambre en face de l’escalier, la suivante est celle de mon fils. Je fais appel à votre jugement : est-il réellement possible qu’un voleur vienne ici, sans que nous l’entendions ?

— Il faut chercher ailleurs et suivre une autre piste, dit le fils avec un sourire malicieux.

— Excusez-moi d’agir à ma guise, et permettez-moi d’insister encore ; je voudrais, par exemple, calculer la hauteur des fenêtres par rapport à l’entrée. Alors ceci est la chambre de votre fils ? — il poussa la porte — et voilà je pense le cabinet de toilette dans lequel il fumait sa pipe quand l’alerte fut donnée ? Où donne cette fenêtre ?

Il traversa la chambre, ouvrit la porte et jeta un regard dans l’autre pièce.

— J’espère que vous êtes satisfait maintenant, dit M. Cunningham avec un air maussade.

— Merci, je crois avoir vu tout ce que je voulais.

— Voyons ; puisque c’est vraiment nécessaire, entrons chez moi.

— Si cela ne vous dérange pas trop ?

Le jugé de paix haussa les épaules et pénétra le premier dans sa chambre. C’était une pièce simplement meublée et qui ne présentait aucun caractère particulier. Tandis que nous avancions vers la fenêtre, Holmes s’arrangea pour rester en arrière avec moi ; puis, se penchant, il fit tomber, sans en avoir l’air, une petite table placée au pied du lit et sur laquelle se trouvaient une assiette remplie d’oranges et une carafe d’eau. Le verre se brisa en mille miettes, et les fruits roulèrent dans tous les coins de la chambre.

— Vous êtes adroit, Watson, dit-il avec le plus grand calme. Vous avez bien arrangé le tapis.

Un peu honteux, je me baissai pour ramasser les oranges, comprenant bien que mon ami avait une raison sérieuse pour me reprocher ma maladresse. Les autres en firent autant et relevèrent la table.

— Eh bien, s’écria l’inspecteur, où a-t-il donc passé.

Holmes avait, en effet, disparu.

— Attendez-moi un instant, dit le jeune Alec Cunningham. Je crois ce pauvre diable légèrement timbré. Venez avec moi, mon père, et voyons où il est allé.

Ils sortirent précipitamment de la chambre, laissant l’inspecteur, le colonel et moi absolument stupéfaits.

— Ma parole, je suis un peu de l’avis de M. Alec, dit l’agent de police. Cela peut être l’effet de sa maladie, mais il me semble que…

Les cris de : « Au secours ! au secours ! au meurtre ! » l’empêchèrent d’achever sa phrase. Je me précipitai comme un fou sur le palier, car j’avais reconnu la voix de mon ami. Les cris, qui s’étaient changés en hurlements rauques et inarticulés, venaient de la chambre que nous avions visitée la première. Je m’y jetai et courus dans le cabinet de toilette. Les deux Cunningham étaient penchés sur le corps étendu de Sherlock Holmes ; le plus jeune serrait des deux mains la gorge de mon ami, tandis que l’autre lui tordait le poignet. En un instant, à nous trois, nous eûmes dégagé Holmes qui se releva en chancelant, très pâle et à bout de forces.

— Arrêtez ces hommes, inspecteur, dit-il en cherchant à reprendre haleine.

— Sur quelle accusation ?

— Celle d’avoir assassiné leur cocher, William Kirwan.

L’inspecteur regarda ébahi.

— Voyons, monsieur Holmes, s’écria-t-il enfin, ce n’est pas sérieux !

— Ah çà ! mon brave, regardez-les, dit Holmes d’un ton sec.

Il est certain que jamais figures humaines n’avaient porté plus clairement l’empreinte du crime. Le plus âgé des deux hommes semblait pétrifié ; son visage sombre revêtait une expression de dureté peu commune ; le fils, lui, avait abandonné son ton gouailleur de tout à l’heure, et la férocité d’une vraie bête fauve brillait dans ses yeux, rendant méconnaissables les lignes jadis si pures de son visage. L’inspecteur ne dit pas un mot ; mais il s’avança vers la porte et siffla. Deux de ses agents répondirent à l’appel.

— Il faut que j’exécute ma consigne, monsieur Cunningham, dit-il Je suis pourtant convaincu que tout ceci n’est qu’une erreur absurde, mais vous voyez bien que… Ah ! mais ? Lâchez cela.

Et il détourna le revolver que le jeune homme venait d’armer ; l’arme tomba par terre.

— Gardez cela, dit Holmes en mettant aussitôt le pied dessus. Cela vous sera utile au procès. Tenez voilà ce que nous cherchions, et, ce disant, il brandit un chiffon de papier.

— Le reste de la feuille ? s’écriai l’inspecteur.

— Précisément.

— Et ou était-il ?

— Là où je m’attendais à le trouver. Je vous expliquerai tout cela dans un instant. Il me semble, colonel, que vous pourriez rentrer chez vous avec Watson ; je vous rejoindrai dans une heure au plus. Il faut que l’inspecteur et moi nous causions avec les prisonniers. Rassurez-vous, je serai sûrement de retour pour déjeuner.

Sherlock Holmes tint parole, car, vers une heure, il nous rejoignait dans le fumoir du colonel. Il était accompagné d’un petit homme âgé, M. Acton, celui dont la maison avait été cambriolée la première.

— J’ai demandé à M. Acton de venir entendre l’explication de cette affaire, dit Holmes ; cela l’intéressera plus que tout autre. Seulement j’ai un peu peur, mon cher colonel, que vous ne regrettiez amèrement d’avoir invité chez vous un trouble-fête de mon espèce.

— Au contraire, répondit chaleureusement le colonel ; c’est une aubaine pour moi d’avoir pu vous voir à l’œuvre ; j’avoue même que votre procédé, surpasse de beaucoup ce que je me figurais ; malgré tout, je ne m’explique pas comment vous avez acquis la certitude de la culpabilité des Cunningham.

— Je pense que vous changerez d’avis lorsque je vous aurai exposé ma méthode qui n’est, du reste, un secret ni pour Watson, ni pour le commun des mortels. Mais, comme je me sens légèrement secoué par la lutte que j’ai dû soutenir dans le cabinet de toilette, je vais, avec vote permission, colonel, me verser une petite rasade de votre eau-de-vie. J’ai bien besoin d’un coup de fouet pour me remonter.

— J’espère que vous n’avez plus eu de crise de nerfs ?

Sherlock Holmes éclata de rire.

— Nous parlerons de cela quand le moment en sera venu, dit-il. Je vais vous exposer mon affaire avec ordre, en vous montrant les différentes particularités qui m’ont guidé. Je vous en prie, interrompez-moi si quelque déduction ne vous paraît pas parfaitement claire.

Il est de là plus haute importance, pour le détective, de savoir distinguer dans une affaire les faits accessoires des faits principaux. Sans quoi son énergie et son attention s’éparpillent, au lieu de se concentrer. Dans le cas présent, j’ai immédiatement compris que le chiffon de papier trouvé dans la main de la victime devait me servir de clef. Avant de continuer, je vous ferai remarquer que si le récit d’Alec Cunningham avait été exact, l’assaillant qui, selon lui, s’était enfui après le meurtre de William, n’aurait pas pu arracher le papier des mains de la victime. Donc, si ce n’était pas l’assaillant, ce ne pouvait être qu’Alec Cunningham, lui-même ; quelques instants plus tard, son père et plusieurs domestiques se trouvaient déjà sur les lieux. Ce fait parait tout simple, n’est-ce pas, et pourtant ce détail avait échappé à l’inspecteur, parti du principe que ces riches seigneurs n’avaient pas trempé dans ce crime. Mon plus grand souci est de ne pas donner prise aux idées préconçues et de me laisser docilement guider par les faits eux-mêmes ; c’est ainsi que, dans la première partie de l’enquête, je me demandais le rôle qu’avait pu jouer M. Alec Cunningham.

J’examinai alors très soigneusement le bout de papier que l’inspecteur nous avait montré, et je compris vite que ce fragment allait constituer un document très important. Le voici. Ne le trouvez-vous pas très suggestif ?

— Il a un aspect étrange, dit le colonel.

— Cher monsieur, s’écria Holmes, sans la moindre doute ces lignes ont été tracées par deux personnes qui écrivaient chacune un mot à tour de rôle. Et pour vous en convaincre, je vous demande de regarder attentivement le jambage accentué du t dans les mots « trois » et « utile ». Comparez-les au jambage mince du t dans le mot « quarts ». Une courte analyse vous permettra d’affirmer que les mots « apprendrez » et « beaucoup » sont écrits par une main très ferme, tandis que « heures » et « quarts » sont tracés d’une main moins assurée.

— Parbleu ! c’est-clair comme le jour ! s’écria le colonel. Mais pourquoi diable deux hommes se seraient-ils associés pour écrire une pareille lettre ?

— Évidemment c’était une vilaine affaire ; l’un des deux individus se méfiant de l’autre a sans doute voulu que la part de complicité fût égale pour chacun. Maintenant de ces deux hommes, il est clair que celui qui a écrit les mots « onze » et « trois » était l’instigateur du coup.

— Qu’est-ce qui vous le fait supposer ?

— Nous pourrions le déduire de la fermeté de main comparée à l’hésitation de l’autre ; mais nous avons des raisons plus sérieuses encore de le supposer. En examinant de près ce bout de papier, nous constaterons que l’homme au caractère le plus résolu a écrit tous ses mots le premier, laissant des blancs que l’autre a remplis. Les blancs n’ont pas toujours suffi, et vous voyez que le complice a eu de la peine à intercaler son mot « heure » entre onze » et « trois », preuve absolue que ces derniers mots étaient écrits les premiers. Donc, l’homme qui a écrit le premier est sans contredit celui qui a machiné le complot.

— C’est d’un raisonnement parfait ? s’écria Acton.

— Mais très superficiel, dit Holmes. Passons maintenant à un point important. Vous ne savez peut-être pas que les experts en sont arrivés à déterminer, avec une grande exactitude, l’âge d’un homme au moyen de son écriture. Dans un cas normal, on peut, presque à coup sûr, deviner l’âge d’un homme à dix ans près. Je dis, dans un cas normal, parce que la maladie ou la faiblesse physique peuvent donner les apparences d’un âge plus avancé, même quand le malade est jeune. Dans le cas qui nous intéresse, en examinant l’écriture ferme et résolue de l’un, et l’écriture de l’autre plus hésitante avec des « t » non barrés, nous pouvons affirmer que l’un des deux hommes était jeune ; l’autre avancé en âge, mais pas encore décrépit.

— Parfait ! s’écria de nouveau M. Acton.

— Il y a cependant encore une remarque plus subtile et plus probante. Ces deux écritures présentent une certaine ressemblance ; elles émanent de deux hommes du même sang. Vous le constaterez vous-même, en examinant les « e » grecs ; mais pour moi j’en ai d’autres preuves palpables, et je reste convaincu que ces deux spécimens d’écriture proviennent de deux membres d’une même famille. Bien entendu, je ne vous indique que les traits saillants de mon examen. J’en ai tiré vingt-trois autres déductions qui seraient plus intéressantes pour un expert que pour vous. Elles tendent toutes à prouver que les deux Cunningham, père et fils, ont écrit cette lettre.

Arrivé à ce point, je m’appliquai à découvrir les détails du crime et à obtenir le plus de données possible. J’allai donc avec l’inspecteur chez les Cunningham et me rendis compte de ce qui avait pu se passer. J’acquis la certitude que la blessure de la victime avait été faite par une balle de revolver tirée à la distance de quatre mètres. On ne relevait pas la moindre trace de poudre sur les vêtements. Évidemment, Alec Cunningham mentait lorsqu’il racontait que le coup était parti pendant la lutte des deux hommes. Le père et le fils étaient d’accord sur le chemin qu’avait dû prendre le meurtrier pour fuir sur la route. Or, précisément à cet endroit se trouve un large fossé plein de boue, et je n’ai relevé aucune trace de pas autour du fossé ; cette constatation prouvait une fois de plus que les Cunningham avaient menti, et qu’aucun étranger n’était mêlé à cette affaire.

Il ne me restait plus qu’à découvrir le mobile de ce crime singulier. Et pour cela, je cherchai d’abord quel avait pu être le but du cambriolage plutôt original dont M. Acton avait été victime. J’avais cru comprendre au récit du colonel, qu’il y avait procès entre vous, monsieur Acton, et les Cunningham ; il me vint aussitôt à l’esprit qu’ils avaient dû pénétrer dans votre bureau avec l’intention de s’emparer d’un document important.

— C’est certain, dit M. Acton ; il ne peut y avoir le moindre doute sur leurs intentions. J’ai des droits bien établis sur la moitié de leur propriété, et, s’ils avaient pu saisir un seul des papiers qui heureusement se trouvent dans le coffre-fort de mon avoué, cette prise aurait paralysé notre défense.

— C’est bien cela, dit Holmes en souriant. Le coup était hardi, dangereux même à tenter, et je crois bien reconnaître là l’initiative audacieuse du jeune Alec. N’ayant pas trouvé les papiers qu’ils cherchaient, ils ont voulu détourner les soupçons, en agissant comme de vulgaires cambrioleurs ; aussi ont-ils pris tout ce qui leur est tombé sous la main. Ceci est bien clair. Il y avait cependant encore quelques points obscurs. Il me fallait, avant tout, l’autre partie de la lettre envoyée à William. J’étais certain qu’Alec l’avait arrachée à la victime et qu’il l’avait mise dans la poche de sa robe de chambre. C’était élémentaire ! Restait à savoir si elle s’y trouvait toujours.

Je résolus de tout tenter pour m’en assurer et voilà pourquoi je vous ai tous emmenés à la maison du crime.

Les Cunningham nous rejoignirent, comme vous vous en souvenez, en dehors de la porte de la cuisine. Il ne fallait surtout pas faire la moindre allusion à ce qui nous amenait, sans quoi ils auraient aussitôt détruit le papier. L’inspecteur était sur le point de leur en parler lorsque, par une coïncidence providentielle, j’eus le bon esprit de vous offrir une petite crise de nerfs qui détourna la conversation.

— Comment ! s’écria le colonel en riant. Votre crise était feinte ! Et nous qui nous tourmentions tellement à votre sujet !!!

— Comme médecin, je dois avouer que la crise était admirablement simulée ! m’écriai-je en regardant avec stupéfaction cet homme inouï dont l’astuce me confondait toujours.

— La comédie est un art souvent utile, ajouta Holmes ironiquement. Lorsque je fus remis de mon accès, au moyen d’une ruse que je qualifierai d’assez habile, j’obtins que le vieux Cunningham écrivît le mot « quarts » ; je voulais le comparer au « quarts » qui se trouvait sur le papier.

— Mon Dieu ! que j’ai été bête ; m’écriai-je.

— J’ai vu que vous vous apitoyiez sur mon manque de mémoire, dit Holmes en riant, et j’étais même désolé de vous faire tant de peine ! Nous montâmes ensuite tous ensemble au premier ; en haut, dans le cabinet de toilette, j’aperçus la robe de chambre pendue derrière la porte, et je réussis, en renversant la table, à détourner l’attention générale, pendant que je restais en arrière pour examiner les poches. Je m’étais à peine emparé du papier, que les deux Cunningham tombèrent sur moi ; ils m’auraient, je crois, assassiné sur l’heure, sans votre intervention. Je sens encore les ongles du jeune homme sur ma gorge, et le père m’a foulé le poignet dans l’effort qu’il a fait pour m’arracher le papier. Ils ont compris de suite où j’en voulais venir et, se voyant pincés, ils sont devenus fous de colère ; il ne leur restait plus qu’à brûler leur dernière cartouche.

J’ai eu quelques instants de conversation avec le vieux Cunningham et j’ai essayé de le sonder sur le mobile du crime. Il s’est montré assez raisonnable ; son fils, par contre, était fou furieux, je le sentais, prêt à se faire sauter la cervelle, à nous tuer l’un ou l’autre, s’il avait pu atteindre son revolver. Lorsque Cunningham reconnut les charges qui pesaient contre lui, il perdit contenance et avoua tout. Il parait que William avait secrètement suivi ses maîtres la nuit où ils avaient fait leur petite incursion chez M. Acton ; les tenant ainsi en son pouvoir, il voulut les faire chanter.

Mais il était dangereux de plaisanter ainsi avec un homme de la trempe d’Alec ; ce dernier eut un vrai trait de génie en profitant de l’épouvante que jetaient dans le pays ces cambriolages successifs, pour se débarrasser, sans risque, d’un homme parfaitement gênant. William fut attiré dans un guet-apens et tué ; s’ils avaient pris la précaution de garder tout le papier et de ne pas négliger certains menus détails, il est fort probants qu’ils n’auraient jamais été soupçonnés.

— Et la fameuse lettre ? demandai-je.

Sherlock Holmes plaça devant nous le papier accusateur.

— C’est bien ce que je supposais, nous dit-il. Bien entendu je ne sais pas au juste quelles sont les relations qui existaient entre Alec Cunningham, William Hirwan et Anne Morrison. Mais le résultat prouve que le piège avait été bien tendu. Je suis sûr que vous êtes frappés comme moi par les signes d’hérédité que révèlent les « p » et les « q ». L’absence de points sur les « i » dans les mots écrits par le vieillard est aussi très caractéristique. Watson, il me semble que notre petit séjour à la campagne a été plutôt fructueux et je vais retourner demain à Baker Street, me sentant très fortifié.

Source : Nouveaux Exploits de Sherlock Holmes. Renaissance du livre.

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