UNE PÉTITION

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Tout dernièrement, M. Onézime Lahilat, paisible petit rentier de Pourd-sur-Alaure (Haute-Toucque), s’en revenait de la gare où il était allé voir passer le train de Paris et acquérir son journal.

Arrivé à la hauteur du ferblantier qui touche au Café de la Poste, M. Onézime Lahilat éprouva un relativement grave dommage.

Une terrine venait de se briser sur la partie externe de son mollet droit, et tout le contenu d’icelle (eau grasse et détritus organiques) s’épandait sur la culotte chamois clair de ce pauvre monsieur.

Une femme d’un certain âge, la propre épouse du ferblantier cause de cette catastrophe, ne trouvait rien de mieux, en la fâcheuse occurrence, que de se tenir les côtes avec toutes ses mains disponibles.

Pareillement, un apprenti riait bruyamment, montrant ses dents de jeune loup.

Pas tant indigné du malheur en lui-même que de la gaieté intempestive qu’il déterminait chez ces gens de basse culture intellectuelle, M. Onésime Lahilat, avec son mouchoir à carreaux, étanchait le désastre en murmurant :

— Il me semble que vous pourriez bien faire attention.

Sortit alors le ferblantier en personne, prétendant sur un mode acrimonieux :

— Mais, espèce de vieux daim, quand on vide une terrine sur un trottoir, vous n’avez qu’à passer sur l’autre.

— C’est ce que je ferai désormais ! se contenta de répondre, dignement froissé, M. Onézime Lahilat.

Et c’est ce qu’il fit désormais, comme il l’avait dit.

Lui, dont c’était l’habitude d’aller à la gare par le trottoir de droite de la Grand’Rue, et d’en revenir par le trottoir de gauche, il prit la farouche coutume d’adopter le trottoir de droite, qu’il allât quelque part, ou qu’il en vînt.

Et puis, un cas de conscience lui bourgeonna vers le cœur.

Avait-il vraiment le droit d’adopter, à la suite d’une frivole rancune, le côté d’une rue, plutôt qu’un autre ?

N’en prenait-il pas bien à son aise ?

Telle la bouée, que dis-je ? telle l’épave, vacillait son sens moral de citoyen, d’électeur, de contribuable.

Bientôt, il n’y put tenir, et, un beau jour, sur une albe et spacieuse feuille de papier ministre, il adressa une pétition à M. Carnot, président de la République Française.

Longuement motivé, formulé respectueusement, le factum concluait ainsi :

« … En conséquence des faits énoncés plus haut, le signataire demande humblement au chef de l’État l’autorisation de passer exclusivement sur le trottoir de droite de la Grand’Rue de Pourd-sur-Alaure (Haute-Toucque). »

Fort heureusement, la France possède à sa tête M. Carnot, un garçon sérieux qui s’occupe de son affaire et qui tient à ce que tout lui passe par les mains, comme il dit dans son langage imagé.

Est-ce que cela ne vaut pas mieux, entre nous, pour la santé de ce magistrat suprême comme pour l’intérêt de la patrie, que d’avoir affaire à un président de la République qui s’en irait godailler, jusqu’à des deux ou trois heures du matin, dans les cafés de Montmartre !

À la lecture de la pétition de M. Onézime Lahilat, M. Carnot ne put réprimer un vif mouvement d’intérêt.

— Qu’en pensez-vous, Kornprobst ?

— Mais, répondit poliment l’homme de mer, je suis précisément, sur cette question, du même avis que vous, monsieur le président.

— Mon avis, c’est que cette affaire regarde plutôt Loubet que moi.

M. Kornprobst frappa sur un gong et un garde républicain à cheval apparut.

— Portez cela à l’Intérieur, commanda M. Kornprobst avec cette arrogance qu’affectent les officiers de marine dès qu’ils ont affaire à un membre de l’armée de terre.

Et il ajouta :

— Dites à Loubet de se grouiller un peu… C’est pressé.

Le garde républicain à cheval n’eut garde de déranger sa monture pour une si petite course. (Si de l’Élysée à la place Beauvau il y a cinquante mètres c’est tout le bout du monde.)

M. Loubet prit connaissance de la pétition de M. Onézime Lahilat.

— M. Carnot est bien gentil, murmura-t-il, mais il me charge parfois de besognes qui ne sauraient être miennes. Cette histoire est plutôt l’affaire du préfet de la Haute-Toucque.

Et demandant de quoi écrire, M. Loubet adressa au fonctionnaire susnommé la pétition du père Onézime, en le priant de faire diligence.

Le préfet de la Haute-Toucque était précisément en train de faire celle de Lyon avec une cocotte de Paris, lorsque lui parvint le message de son chef hiérarchique.

— Mais, s’interrompit-il, qu’est-ce que ça peut me f… à moi, ces histoires-là ! Ça regarde le maire de Pourd-sur-Alaure. Qu’on m’envoie un gendarme !

— Présent ! fit une voix martiale.

C’était le gendarme.

— Et surtout, gendarme, priez le maire de ne pas moisir sur ce stratagème, hein !

(Il employait le mot stratagème à seule fin d’épater le gendarme.)

Au reçu de la missive, la physionomie du maire devint pâle comme celle d’un serpent.

— Pourvu, pensa-t-il, que cette affaire-là ne m’empêche pas d’être décoré au 1er janvier !

Il était tard.

Le Tout Pourd-sur-Alaure des premières allait dîner.

Prendre lui-même une décision, le maire n’y songea même pas.

Il fit monter à son cabinet un agent de police (un appariteur, comme ils disent) et lui confia une quinzaine de petits bulletins convoquant, en séance extraordinaire, les conseillers municipaux de la cité.

Personne ne manqua, sauf un décédé. Le maire mit ces messieurs au courant de la situation et une vive discussion s’engagea.

Il était près de minuit quand la séance prit fin.

Nous avons la bonne fortune de donner à nos lecteurs les derniersconsidérants de la décision du Conseil :

« Considérant, etc., etc. ;

» Considérant que les motifs invoqués par le sieur Onézime Lahilat ne semblent pas suffisamment basés, et qu’un tel précédent serait du plus fâcheux exemple ;

» Considérant que le législateur a mis deux trottoirs aux rues pour qu’on les utilisât pareillement ;

» Considérant que si la population de Pourd-sur-Alaure prenait l’habitude de passer sur un trottoir au détriment de l’autre et réciproquement, etc., etc. ;

» Le Conseil municipal de Pourd-sur-Alaure n’autorise pas le sieur Onézime Lahilat à passer exclusivement sur le trottoir de droite de la Grand’Rue. »

Source : Alphonse Allais. Pas de bile ! Flammarion, 1893.

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