UNE IMPORTANTE RÉFORME

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À LA COMPAGNIE DE L’OUEST

 

Rappelons le fait d’une façon succincte.

Il y a quelques mois, un nommé Perrin (Émile) descendait précipitamment l’escalier d’une maison de la rue Saint-Lazare en s’écriant : On a tué ma femme !

La concierge et diverses autres personnes montèrent alors dans l’appartement désigné, qu’ils trouvèrent en grand désordre.

Les tiroirs de la commode, la porte de l’armoire, tout était ouvert, même la gorge de la locataire, une fille galante du nom de Louise Lamier.

La police flaira tout de suite un crime.

L’enquête révéla que le susnommé Perrin, employé au chemin de fer de l’Ouest, vivait maritalement, — marmitalement, disent les mauvais plaisants — avec la victime. La comptabilité qu’il tenait des affaires de cette dernière était tenue avec une ponctualité et un soin qu’on retrouverait difficilement dans les livres de plus d’une grande Compagnie.

Par jalousie, sans doute, les grosses légumes de la gare Saint-Lazare s’empressèrent de rendre M. Perrin à ses chères études.

Cette brutale révocation d’un employé modèle me frappa vivement, et je n’eus rien de plus pressé que d’aller voir un peu dans les bureaux de l’Ouest de quelle façon on la justifiait.

En l’absence du secrétaire général, je fus très aimablement reçu par M. Charles Raymond.

— Mon Dieu, fit ce dernier, la chose est des plus simples. La Compagnie de l’Ouest, détail ignoré du public, a toujours attaché beaucoup d’importance aux relations féminines de ses employés. Certes, nous ne demandons pas qu’on se ruine pour les dames, mais, sous aucun prétexte, nous ne supporterons qu’un des nôtres fasse bourse commune avec une de ces créatures qui font métier de leurs charmes. À la suite de l’affaire de la rue Saint-Lazare, un nouveau règlement a été élaboré dans ce sens.

En voici les grandes lignes : au-dessous de 2,400 francs par an, les employés de l’Ouest non mariés ne doivent avoir de relations qu’avec des dames du petit commerce : fruitières, crémières, épouses de rétameurs. Puis la gradation continue. Plus employé est payé, plus haut ses affections doivent viser. C’est ainsi que les fonctionnaires les plus importants de notre administration ont des maîtresses dans la haute banque, le grand commerce, la magistrature assise…

— Le clergé ?

— Farceur ! Quant aux directeurs, ils seraient impitoyablement révoqués si on leur découvrait la moindre bonne amie en dehors des princesses appartenant à une famille régnant ou ayant régné en Europe.

— C’est égal, vous avez été bien dur pour ce pauvre Perrin ! N’auriez-vous pas pu, au lieu de le renvoyer brutalement, lui trouver une fonction en rapport avec ses aptitudes : employé à la gare maritime de Dieppe, par exemple, ou bien encore attaché spécialement au service des trains de marée ?

— On y a pensé, mais ces messieurs ont jugé qu’un exemple était nécessaire.

— Et Dreux, cet autre employé impliqué aussi dans cette regrettable affaire ?

— Dreux sera maintenu dans ses fonctions. C’est, d’ailleurs, un employé modèle, doux, affable et à qui on aime s’adresser plutôt qu’à ses chefs hiérarchiques un peu hargneux. D’où le dicton bien connu dans la Compagnie de l’Ouest : Il vaut mieux s’adresser à Dreux qu’à ses singes (le mot singe pris ici dans l’acception de patron).

L’entrevue se trouvait terminée. Je remerciai M. Raymond et nous nous quittâmes après avoir pris un ballon blonde au Terminus.

Source : Alphonse Allais. Le Parapluie de l’escouade. Paul Ollendorff, 1893.

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