UNE HALLUCINATION

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EXPLIQUÉE DE LA FAÇON LA PLUS SIMPLE
DU MONDE

 

Les fêtes de Pâques ont été favorisées par un temps exceptionnel. Dimanche et lundi, de nombreux Parisiens en ont profité pour se rendre en famille, à la campagne.

Ce qu’on a consommé, sur l’herbe, de jambonneau et de veau froid tient, presque, du prodige.

Les pointeurs du Journal, spécialement chargés de cette statistique, nous rapportent ce résultat, vraiment extraordinaire : 740,000 tonnes ! chiffres qui, croyons-nous, n’avait point été atteint depuis l’été de 1879.

L’été de 1879, hâtons-nous de l’ajouter, restera légendaire dans l’histoire de la consommation du jambonneau et du veau froid.

À cette occasion, félicitons notre excellent confrère Baïssas qui, très obligeamment, avait pris la direction des pointeurs, et qui a apporté, dans cette besogne, une activité surprenante et un tact parfait.

Quant à moi, je profitai de ce congé pour faire mon petit pèlerinage annuel à la foire au pain d’épice, en compagnie de deux excellents camarades qui ne sont autres que Mgr le duc d’Aumale et M. Gidel, le sympathique proviseur du lycée Condorcet.

Nous eûmes vite assez, mes amis et moi, de l’insupportable poussière qui sévissait dans le cours de Vincennes, et, très altérés, nous nous installâmes à la terrasse d’une brasserie de la place du Trône où l’on nous servit trois bocks d’une petite pissenbrau, je ne vous dis que ça.

Nous causâmes de choses et d’autres. Le duc d’Aumale fourmille en souvenirs piquants et Gidel miroite littéralement d’aperçus ingénieux.

Bref, nous bavardâmes à tour de bras.

Devant nous se dressait une baraque, pas encore ouverte, et dont l’enseigne était en lettres russes.

Un immense tableau, sur la devanture, représentait une grande dame slave qui semblait être du dernier bien avec une manière de tzar tout vêtu de blanc.

Que vendait-on dans cette baraque ? Je l’ignore encore, mais c’était une belle baraque, solidement établie et d’aspect cossu.

Une ligne de points pour abréger.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Tout à coup, au beau milieu d’une histoire un peu risquée de Gidel, je vis Henri… (c’est le duc d’Aumale que j’appelle ainsi. Dame ! nous ne nous connaissons pas d’hier !)

Je vis Henri, dis-je, dont la face était devenue toute blanche et dont s’écarquillaient les yeux.

— Quoi ? fis-je, inquiet. Qu’y a-t-il ?

Et Henri, blême, le bras tendu, balbutiait :

— La baraque russe ! La baraque russe !

Alors, à nous aussi, la face se décolora.

La baraque russe n’était plus là !

Cette baraque russe que nous venions d’admirer, il n’y avait pas cinq minutes, cette baraque russe n’était plus là !

C’était trop fort !

On n’avait pourtant pas eu le temps de la déménager. Et puis, on s’en serait bien aperçu.

Henri, Gidel et moi, nous étreignions nos crânes prêts à éclater.

Ce fut une minute d’angoisse inexprimable.

Soudain, Gidel eut ce bon éclat de rire que connaissent bien les élèves de Condorcet :

— Mon Dieu ! s’écria-t-il, faut-il que nous soyons bêtes.

— ???

— La baraque russe…

— Eh ! bien, la baraque russe ?

— Eh ! bien, la baraque russe, elle est toujours à sa place.

— ?????

— C’est nous qui avons changé de café.

Source : Alphonse Allais. Le Parapluie de l’escouade. Paul Ollendorff, 1893.

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