UN PETIT FIN « DE SIÈCLE »

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— Dis donc, mon oncle ?

— Mon ami…

— Tu sais pas ?… Si t’étais bien gentil ?…

— Si j’étais bien gentil ?

— Oui… Eh ben, tu me ferais mettre un article dans le Chat Noir.

— Qu’entends-tu par te faire mettre un article ?

— Eh ben, me faire imprimer une histoire que j’ai faite, pardi !

— Comment, tu fais de la littérature, toi ?

— Pourquoi pas ?… et pas plus bête que la tienne, tu sais.

— Prétentieux !

— Prétentieux ?… Prétentieux parce qu’on se croit aussi malin que monsieur !… Oh ! là, là, ce que tu te gobes, mon vieux !

— !!!… Et alors, tu veux débuter dans la presse ?

— Oui, j’ai écrit une petite histoire, je veux te la donner, tu la feras imprimer. Je ne la signerai pas, parce que maman ferait des histoires à n’en plus finir. Toi, tu la signeras, mais nous partagerons la galette.

— À la bonne heure, tu es pratique !

— Dame, si on n’est pas pratique à sept ans, je me demande un peu à quel âge qu’on le sera.

— Où est-il, ton chef-d’œuvre ?

— Tiens, le voilà :

 

HISTOIRE D’UN MÉCHANT PETIT TROQUET
ET D’UNE BONNE PETITE LAMPISTE

 

À Mesdemoiselles Manitou et Tonton.

 

Il y avait une fois, boulevard de Courcelles, un mauvais petit garnement qui était le fils d’un marchand de vins.

Personne ne l’aimait dans le quartier, parce que c’était un sale gosse qui faisait des blagues à tout le monde.

Il avait de vilains cheveux rouges plantés raides, des grandes oreilles détachées de la tête, et un petit nez retroussé comme le museau de ces chiens qui tuent les rats, et puis des taches de rousseur plein la figure.

Il faisait tant de bruit avec son fouet, qu’on aurait dit que c’était un vrai charretier.

À côté de la boutique de son père, il y avait un marchand de lampes qui vendait aussi des seaux, des arrosoirs et des brocs en zinc.

Alors le petit troquet venait s’amuser à taper sur tous ces ustensiles pour faire du bruit et embêter les voisins.

Le lampiste avait une petite fille qui était aussi gentille que le petit garçon était désagréable.

On ne peut pas s’imaginer quelque chose de plus charmant et de plus doux que cette petite fille.

Elle avait des yeux bleus, un beau petit nez, une joli petit bouche et des cheveux blonds si fins, si fins, que quand il n’y en avait qu’un, on ne le voyait pas.

Quand il faisait beau, elle s’installait sur le trottoir avec son petit pliant, et elle apprenait ses leçons, et, quand elle savait ses leçons, elle faisait de la tapisserie.

À ce moment-là, le petit troquet arrivait par derrière et lui tirait sa natte en faisait dign, dign, dign, comme si sa natte était la corde d’une cloche de bateau à vapeur.

Ça embêtait joliment la petite lampiste. Mais, un jour, elle a eu une idée. Elle a pris des sous dans le comptoir et elle les a donnés au petit apprenti de son papa, qui était très fort et qui a fichu de bons coups de poing sur le nez du petit troquet et de bons coups de pied dans les jambes.

Le petit troquet a dit à ses parents qu’il s’était fichu par terre, et que c’est pour ça qu’il saignait du nez.

Le lendemain, il revint tirer la natte de la pauvre petite lampiste.

Alors, voilà la petite lampiste qui se met en colère et qui se demande comment elle ferait pour faire une bonne blague au mauvais petit troquet.

Voici ce qu’elle a fait :

Elle l’a invité à faire la dînette, avec elle, un jeudi, et d’autres petites filles.

On commence par manger des gâteaux, du raisin, de tout, et puis elle dit :

— Maintenant, nous allons boire du vin blanc.

Et elle remplit les verres avec de l’essence qui sert pour les lampes.

Les petites filles, qui étaient averties, n’ont rien bu, mais le mauvais petit troquet a tout avalé.

Il fut malade comme un cheval, et même sa maman croyait bien qu’il en claquerait, mais il était tellement entêté qu’il n’a jamais voulu dire comment ça lui était venu.

Heureusement qu’ils avaient un bon médecin qui l’a guéri.

Quand il a été guéri, il a été embrasser la petite lampiste, et lui a demandé pardon de ses méchancetés, et depuis, il ne lui a jamais tiré sa natte, ni tapé sur les arrosoirs.

Il est devenu très gentil, ses cheveux ont été moins rouges, ses taches de rousseur se sont en allées, ses oreilles se sont recollées et son nez n’a plus ressemblé à un museau de chien de boucher.

Et puis, quand il a été grand, il s’est marié avec la petite lampiste et ils ont eu beaucoup d’enfants.

On a mis tous les garçons à l’École polytechnique.

Signé : Toto.

 

— Hein ! mon oncle, qu’est-ce que tu dis de cette histoire-là ?

— Très intéressante, mais ta jeune lampiste me fait l’effet d’être un jolie petite rosse.

— Pour sûr !

— Eh bien ! alors ?

— Alors, quoi ? T’as donc pas compris que c’est une histoire ironique ?… Eh bien ! là, vrai ! je ne te croyais pas si daim !

(Le bruit d’un coup de pied dans le derrière retentit.)

Source : Alphonse Allais. À se tordre : histoires chatnoiresques, Paul Ollendorff, 1891.

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