TOM

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On causait chiens.

— Moi, disait l’un, j’ai vu un chien qui faisait ci.

— Moi, reprenait le second, mon grand-père avait un chien qui faisait ça.

— Moi, renchérissait le troisième (un nommé Bonnet), j’ai connu un bonhomme à Lille dont le chien faisait ci et ça.

Jusqu’à présent les palmes étaient restées à deux chiens, véritablement remarquables.

Le premier avait coutume, paraît-il, d’aller chaque matin quérir, au plus proxime kiosque, les journaux de son patron l’Intransigeant et la Presse. (On était alors en pleine période boulangiste.)

Le jour même où le brav’ général mit la frontière franco-belge entre lui et un magistrat fort connu, le bon toutou, entièrement écœuré de cette pusillanimité, rapporta à son maître je ne sais plus quelle gazette antiboulangiste.

Coups de cravache de la part du monsieur demeuré fidèle à son idole, lui.

Le lendemain, notre caniche, de plus en plus ancré dans son horreur pour le César de cirque, se refusa énergiquement à rapporter les organes dictatoriaux.

De guerre lasse, le monsieur dut céder et se mettre à lire la presse gouvernementale ou tout au moins indépendante.

Pour le second chien, laissons la parole à son maître.

— Le jour où ma femme perdit sa pauvre mère (Dieu garde l’âme de cette consternante vieille chipie !), tout, dans la maison, était sens dessus dessous. Ma femme pleurait, moi je ne pouvais croire à une telle félicité. Bref on oublia de préparer la pâtée du pauvre Black. (On l’appelait Black parce qu’il était tout blanc.) Que pensez-vous que fit Black ?

— Il hurla lamentablement ?

— Oh ! que non pas ! Black sortit dans le jardin et revint nous trouver avec, en travers de sa gueule, une branche de myosotis.

(Le myosotis a toujours passé pour un végétal mémorifère en diable. Ainsi, les Allemands l’appellent Forget me not — Don’t forget me serait plus grammatical — les Français l’appellent Vergiss mein nicht et les Anglais Ne m’oubliez pas.)

La faveur se partageait entre le chien au myosotis et le chien anti-boulangiste, quand miss Sarbah Kahn, une jeune fille anglaise juive, rousse, aux yeux noirs étrangement vrilleurs, pas très jolie, mais combien charmeuse, demanda :

— Et vous, le gardeur de hannetons, vous ne dites rien. N’auriez-vous jamais connu de chien épatant (epating dog) ?

Le gardeur de hannetons, ainsi interpellé, répondit d’un air las :

— Des chiens épatants ? J’en ai connu comme personne n’en connaîtra jamais. Un surtout.

Constatant que nos attentions étaient surexcitées au plus haut point, le gardeur de hannetons se tut, en malin conteur.

— Alors, votre chien… supplia Sarbah Kahn.

— Mon chien ? Ah ! oui, mon chien épatant. Eh bien ! il s’appelait Tom.

— Et… c’est tout ?

— Je ne puis en dire davantage devant une dame.

— Mais je ne suis pas une dame, riposta Sarbah, je suis une jeune fille.

— Alors, c’est différent.

Et voici comment le gardeur de hannetons nous conta l’histoire de Tom :

— Je ne me rappelle plus en quelle année c’était. D’ailleurs, la date importe peu : mon aventure serait arrivée du temps des Capétiens qu’elle ne perdrait en rien de sa saveur.

J’exerçais, à cette époque, les délicates fonctions de préparateur de chimie à l’École Anormale. C’est en cette qualité que je fus mandé par un riche capitaliste à la petite ville de Toutaleuil pour y établir une manufacture de caoutchouc indigène.

Car, vous savez, ou plutôt vous semblez l’ignorer, que la France pourrait facilement n’être point tributaire de l’Amérique du Sud pour le caoutchouc ou la gutta.

Relisez ma thèse de doctorat et vous verrez que les pistils du réséda sécrètent, durant une huitaine de jours, environ, de l’année, une substance analogue au caoutchouc, avec cette supériorité que le produit en question est spongieux et parfaitement perméable.

Il pouvait être six heures et demie quand j’arrivai en gare de Toutaleuil et sept heures quand l’omnibus me déposa devant l’hôtel des Trois-Hémisphères.

On se mettait à table.

Pour ne froisser les convictions de personne, je fis comme tout le monde.

Je me rappellerai toujours que le tapioca avait un petit goût de moisi assez déplaisant pour les personnes qui n’aiment pas le moisi.

Après dîner, tournée dans les peu rigouillards cafés de Toutaleuil.

Des gens jouaient au piquet… Et la dernière neuf.

Paul Marrot a eu raison de dire que

 

La trépidation excitante des trains
Vous glisse des désirs dans la moelle des reins.

 

En rentrant à l’hôtel, sur le coup de dix heures, je connus les affres de la solitude. Væ soli ! a dit l’Ecclésiaste, qui s’y connaissait.

Une rapide conversation avec le patron des Trois-Hémisphères m’apprit que la vaillante petite cité de Toutaleuil recelait — baissez les yeux, miss Sarbah, — deux asiles de nuit pour hommes seuls, de ces asiles… Mais, vous me comprenez. La moindre insistance sur ce sujet serait un impardonnable manque de tact, disons une goujaterie.

— C’est loin ? demandai-je.

— À cinq minutes… D’ailleurs, Tom va vous conduire.

Et, de sa fenêtre, le patron siffla et appela :

— Tom ! Tom ! Tom !

Tom ne se fit pas longtemps prier.

Il arriva, bondissant, joyeux, sans rancune du sommeil rompu.

— Tu vas conduire monsieur au 7.

Nous partîmes tous les deux, Tom me précédant gravement, comme fier de sa mission.

Et, pendant la route, je pensais à part moi :

— Étrange destinée, tout de même, celle de ce terre-neuve me menant à la débauche. (Tom était un terre-neuve de pure race.)

Atavisme, peut-être ! Qui sait si la mère de Tom, errant sur sa plage natale, n’aura pas eu un regard pour quelque joli maquereau cherchant à faire son beurre — il y a bien le beurre d’anchois — parmi les innombrables morues de ces parages.

Qui sait ?…

J’en étais là de mes réflexions quand j’aperçus à quelques mètres de moi deux lanternes rouges qui crevaient la nuit.

La première d’un rouge écarlate, riche, triomphal, d’un rouge qui semblait un appel de trompette.

L’autre lanterne d’un rouge vermillon passé, un vermillon tombé dans les orangés pisseux, un rouge indigent et mistouflard.

Sur les verres de ces lanternes se décou- paient d’énormes chiffres, véritables numéros de presbytes.

L’écarlate cossu portait le numéro 7. Le vermillon nécessiteux indiquait le 14.

Tom s’arrêta devant le 7.

À son jappement joyeux, l’huis s’ouvrit, tout large de bon accueil et de courtoise hospitalité.

La personne qui m’avait reçu referma soigneusement la porte et cria dans l’escalier :

— Descendez, mesdames, c’est Tom !

Je ne sais pas à qui l’on fit plus fête, à Tom ou à moi.

Madame ordonna qu’on apportât à Tom le squelette d’un poulet fraîchement dévoré, cependant que je jetais mon dévolu sur une petite brunette que je croyais drôle comme tout et qui était bête, tels ses pieds.

Après cette regrettable constatation, je rejoignis mon ami Tom très occupé à laper une canette de bière dans une assiette à soupe.

Toutes ces dames étaient après lui, le choyant, le caressant, l’appelant leur bon toutou, leur beau Totom, leur petit oua-oua chéri. La patronne ne semblait pas la moins empressée.

— Vous paraissez beaucoup aimer ce chien ?

— Il y a de quoi, monsieur. Tom nous amène beaucoup de monde, et jamais de flanelles !

— Pourtant…

— Non, monsieur, jamais de flanelles ! Quand il s’en trouve parmi les voyageurs, il les flaire et les mène au 14.

Source : Alphonse Allais. Vive la vie !, Flammarion, 1892.

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