TICKETS !

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souvenir de l’exposition universelle de 1889

 

— J’achète des tickets !

Il m’advint souvent de m’arrêter longtemps près de celle qui poussait et repoussait à perdre haleine cette clameur désespérée, et jamais je ne vis s’engager la moindre transaction.

— J’achète des tickets !

Il est vrai que l’acheteuse n’offrait pas un aspect extérieur capable de fournir quelque illusion aux détenteurs de tickets. Ses bottines ne s’étaient certainement pas crottées à la boue du Pactole, le bas de son jupon non plus.

Sa voix, surtout, excluait toute idée de capital disponible, une voie enrouée par une affection que je diagnostiquai : crapulite pochardoïde et vadrouilliforme.

Imaginez-vous une de ces grandes filles noiraudes et maigres, modelée comme à coups de sabre, n’ayant pour elle que ses yeux, mais les ayant bien.

— J’achète des tickets !

Moi, je l’aimais beaucoup, cette grande bringue, et si j’avais eu des tickets à vendre, je les lui aurais offerts de bon cœur pour rien, pour ses yeux.

Ses yeux ! Ses yeux, où tout le reste d’elle semblait s’être effondré !

Ses yeux, où des escadres de cœurs auraient évolué à leur aise !

 

— J’achète des tickets !

Or, vers la fin de l’Exposition, mon oncle Alcide Toutaupoil débarqua chez moi.

— Je me suis décidé au dernier moment, dit-il, je compte sur toi pour me montrer les beautés de l’Exposition sans me faire perdre de temps.

Mon oncle Toutaupoil est un homme grave, notaire d’une petite ville située dans le nord-ouest du centre de la France, et que la discrétion professionnelle m’empêche de désigner plus clairement.

Archéologue de mérite, mon oncle jouit dans toutes les Sociétés savantes régionales d’une enviable notoriété, et son mémoire : Le Tesson de bouteille à travers les âges (avec 14 planches en taille-douce), se trouve dans toutes les bibliothèques dignes de ce nom.

C’est assez indiquer qu’Alcide Toutaupoil ne manifeste aucune vocation sérieuse pour le rôle de gonfalonier de la rigolade moderne.

— La danse du ventre ? Tu veux me faire voir la danse du ventre ? Tu n’y penses pas, mon pauvre ami ! je ne suis pas venu à Paris pour ça !

— Mais, mon oncle, c’est de l’ethnographie, après tout. Vous ne connaîtrez jamais une civilisation à fond, si vous vous obstinez, sous le prétexte de la pudeur à repousser certains spectacle qui, certes, froissent nos sentiments les plus intimes, mais qui n’en sont pas moins un enseignement fructueux. La science a de ces exigences, mon oncle !

C’est ainsi que je décidai mon austère parent à m’offrir des consommations variées dans les endroits drôles de l’Exposition. Je connaissais la Galerie des Machines et j’avais assez vu les maîtres-autels rétrospectifs.

 

— J’achète des tickets !

Un jour, je lui montrai la grande fille aux yeux plus grands encore, qui proposait d’acheter tant de tickets et qui en achetait si peu.

Mon oncle eut presque un accès !

— Comment ! s’écria-t-il, c’est toi, toi que j’ai connu dans le temps presque raisonnable, c’est toi qui jettes les yeux sur de telles créatures ! C’est à croire que tu as une perversion du sens génésiaque.

Génésiaque était dur ? Je n’insistai pas.

 

— J’achète des tickets !

Comme toute chose d’ici-bas, l’Exposition universelle de 1889 eut une fin, et je ne revis plus ma commerçante aux yeux.

— J’achète des tickets !

Quelques jours plus tard, je me promenais dans la fête de Montmartre, quand une baraque attira mes regards. On y montrait, disait l’enseigne :

 

La belle Zim-laï-lah
La seule véritable Exotique de la Fête.

 

Dans la foule, une jeune femme du peuple, appuyée sur le bras d’un robuste travailleur, demanda à ce dernier :

— De quel pays que c’est, les Exotiques ?

— Les Exotiques ?… C’est du côté de l’Algérie, parbleu !… en tirant un peu sur la gauche.

La jeune femme du peuple jeta sur le vigoureux géographe un long regard où se lisait l’admiration.

J’entrai voir la belle Exotique.

Zim-laï-lah, plus jolie que Fatma, ma foi ! et l’air aussi intelligent, trônait au milieu d’almées sans importance.

Parmi ces dernières…

 

— J’achète des tickets !

Parmi ces dernières, elle, la grande noiraude avec des yeux !

Après la représentation, nous causâmes :

— Dites donc, votre ami, le vieux avec qui que vous veniez à l’Exposition…

— Eh bien ?

— Eh bien ! il est rien vicieux… Par exemple, il a été rudement chouette ! Nous avons passé deux heures ensemble, et il m’a donné plus de deux cents tickets !

— J’achète des tickets !

Source : Alphonse Allais. À se tordre : histoires chatnoiresques, Paul Ollendorff, 1891.

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