SHOCKING

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Avant de faire la connaissance de la délicieuse miss Sarah Vigott, laissez-moi, comme les convenances l’exigent, vous présenter son père et sa mère.

M. le major Vigott, d’abord.

Tout le monde s’accorde à l’appeler major, sans qu’on sache bien exactement ce qu’il a majoré dans le temps. Mais qu’importe le titre, si l’homme est un gentleman, un vrai gentleman. Et c’est le cas : le major Vigott est un gentleman dans toute la force du terme.

Au physique, représentez-vous un petit gros homme, à visage écarlate, à courts favoris blancs, à gros nez violet.

Violet, c’est peu dire ; il faudrait, en dépit de toute grammaire, mettreviolets, tant le nez du major Vigott arbore, selon les circonstances, de tons différents, oscillant entre les plus somptueux lie-de-vin et les indigo sombres.

Il a pour boisson favorite tous les breuvages fermentés et la plupart des spiritueux connus.

Madame la majoresse Vigott, maintenant.

Cette personne n’offre pas un intérêt assez spécial pour que je m’arrête à la décrire.

Vous avez vu des vieilles Anglaises, n’est-ce pas ?

Eh bien, madame Vigott ressemble à toutes les vieilles Anglaises que vous avez vues. Là, êtes-vous content ?

La caractéristique de madame Vigott est la pudeur.

À tel point qu’elle ne souffrit jamais que sa cuisinière introduisît un poireau dans le pot-au-feu.

Maintenant que vous connaissez le papa et la maman, je vais vous présenter miss Sarah Vigott.

Du blond, du blanc, du rose, seize ans, une buée !

Cette buée utilise ses loisirs à faire de la photographie et elle est arrivée en cet art à une perfection que pourraient lui envier les plus habiles professionnels.

J’ai oublié (mais il est temps encore) de vous dire que la famille Vigott, à l’instar d’une foule de familles anglaises, avait déserté l’United Kingdom pour faire de la France son coutumier séjour.

Les Vigott habitent une jolie petite villa de Sainte-Adresse, avec vue sur la baie de la Seine et sur cette délicieuse côte qui va d’Honfleur à Trouville.

Un jour, le major Vigott (il y aura demain trois semaines) prétexta une affaire urgente en Amérique et s’embarqua, après un rapide good bye à sa famille, sur le paquebot Champagne.

La vérité c’est qu’il avait été frappé de la grande beauté d’une actrice française, madame Sarah Bernhardt, partant elle-même pour New-York.

Voyager avec une si charmante femme, ô rêve !

Je ne prétends pas que l’artiste française accueillit mal ses hommages, mais toujours est-il que le lendemain même de son arrivée, le major s’embarquait sur un steamer de la ligne Cunard qui le ramenait à Liverpool. Trente-six heures après il était au Havre.

Son court séjour en Amérique lui avait suffi pour faire l’emplette d’un merveilleux instrument, dernière découverte de l’inépuisable ingénieur Blagsmith.

The Telephotic, tel était le nom de l’appareil. Cet instrument, admirable combinaison de télescope et de l’objectif ordinaire, permet de photographier les images les plus lointaines, aussi facilement que si vous les aviez sous la main. C’est épatant !

Je laisse à penser la joie folle de l’insubstantielle Sarah Vigott en déballant l’instrument. Allait-on en faire, de beaux clichés ! L’inventeur du gélatino-bromure avait supprimé le temps, voilà que la distance devenait un vain mot ! Où la science s’arrêterait-elle, mon Dieu ! Et même, s’arrêterait-elle jamais !

Tout de suite Sarah Vigott voulut essayer son appareil (vous savez ce que c’est que les jeunes filles).

Il faisait un temps froid, mais sec ; l’air était limpide : excellentes conditions.

Sarah braqua sur l’horizon les myosotis pâles qui lui servait d’yeux. Aidée de la lunette, elle découvrit sur la côte, en face, un endroit délicieux.

Au bord de la mer, un petit pré dans lequel un peintre consciencieux s’escrimait à reproduire la belle nature d’hiver. Près du peintre, assise sur un pliant, une jeune femme, sa maîtresse, sans doute (ces gens-là ne se plaisent qu’au concubinage), se livrait activement à un travail de broderie ou de tricot (je n’affirmerais pas).

Sarah mit l’appareil au point, introduisit la plaque, et toc ! poussa le déclic en question. Ça y était.

Pendant le développement du cliché, la famille Vigott était toute pantelante, car on s’intéressait beaucoup aux petits travaux de Sarah.

Cette dernière sortit enfin du cabinet noir, tenant entre ses doigts d’aurore la plaque de verre ruisselante.

Chacun s’approcha.

Seul, Shakespeare (et encore !) pourrait rendre l’effet d’horreur de cette scène.

Le major Vigott poussa en vingt secondes plus de goddam qu’il ne s’en consomme en un an sur le reste du globe. Son nez sembla successivement éclairé par tous les feux de Bengale du jubilé de l’impératrice des Indes.

Madame Vigott exhala un long gémissement.

Quant à Sarah, de rose qu’elle était, elle devint rouge comme un coq qu’on aurait trempé dans un siau de carmin.

Oh ! ces artistes français !

Avez-vous deviné ce qui s’était passé ?

Pendant les quelques secondes nécessaires à l’introduction de la plaque, après la mise au point, le peintre (pour être paysagiste, on n’en est pas moins homme) s’était levé, en proie à un besoin d’épanchement sur lequel vous me permettrez de ne pas insister.

Il contribua, pour sa faible part, à grossir les flots de la mer ; la mer en a vu bien d’autres.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ce fut madame Vigott qui, la première, revint au sentiment de la réalité.

Saisissant l’immonde cliché avec des pincettes, elle le jeta par la fenêtre.

Étrange, étrange : le lendemain matin, la bonne, en balayant la terrasse, n’eut à constater la présence d’aucun verre cassé.

Sarah Vigott avait ramassé les morceaux.

C’est égal, depuis ce moment-là elle n’opère plus qu’à bout portant.

Source : Alphonse Allais. Vive la vie !, Flammarion, 1892.

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