RÉVERSIBILITÉ

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— Mon pauvre ami, ce n’est pas pour te faire un reproche, lui fis-je, mais tu as la figure d’un homme fatigué.

(Ce ne fut point la teneur exacte de ma phrase ; je crois même que je lui dis qu’il avait une sale g… Mais j’ai pris le parti d’apporter dans mes écrits beaucoup plus de tenue que n’en comporte la coutume de ma vie courante.)

L’homme ainsi interpellé laissa tomber sur moi un long regard triste, me serra la main d’une étreinte veule et poussa un soupir profond comme un tombeau.

À ce moment passaient un monsieur et une dame qui saluèrent mon ami et échangèrent avec lui quelques propos.

Pendant qu’ils causent, je profite de l’occasion pour vous présenter le gentleman à la mine délabrée.

Porteur d’un des plus grands noms de l’armorial français, détenteur d’un patrimoine dont vous vous contenteriez, vous et moi, joli homme et gentil garçon, mon vieux camarade, le jeune duc Honneau de la Lunerie réunissait en lui tous les apanages de la félicité parfaite. Bien fâcheusement, une tendance à l’occultisme, une rare candeur, une folle confiance en tous, le désarmaient pour le rude combat de la vie, et lui causaient d’innombrables mistoufles. Ce garçon-là aurait coupé dans le pont du Forth comme dans du beurre.

Il faisait son ordinaire société du faux Mage de Livarot, du Sâr Jean de Ville, sans préjudice pour un musicien ogival et gymnopédique qui s’appelle Érik Satie(1) et que je baptisai naguère (j’ai tant d’esprit) Ésotérik Satie.

Malgré tous ses défauts et ma sournoise réserve, nous nous entendions fort bien, le duc Honneau et moi.

Et même, j’allai souvent jusqu’à donner un bon coup de main aux tables qui ne tournaient pas assez vite, et à souffler des aperçus ingénieux, conçus en style lapidaire, aux ombres des plus grands macchabées de l’humanité.

Maintenant que vous connaissez le jeune duc comme si vous l’aviez fait, laissez-moi reprendre le fil de mon récit.

— Ah ! mon pauvre ami ! s’écria-t-il, si tu savais ce qui m’arrive !

— Que t’advient-il, ô duc ?

— Une chose assez déplaisante en elle-même, mais dont la portée dépasse tout ce qu’on a constaté jusqu’à présent en matière de matérialisation et de correspondance psychiques. Tu connais les expériences du lieutenant-colonel de Rochas ?

— Par ouï-dire.

Au cas où, par impossible, quelqu’un de mes lecteurs ignorerait les récentes expériences du lieutenant-colonel de Rochas d’Aiglun (Eugène-Auguste-Albert), officier de la Légion d’honneur, je vais les rappeler succinctement :

Cet officier supérieur du génie, administrateur de l’École Polytechnique, qui, élevé à la sévère école du 2 et 2 font 4, n’est ni un toqué, ni un fumiste, vous exécute, à l’heure qu’il est, une petite série d’opérations qui, au moyen âge, auraient suffi à la combustion de mille et quelques sorciers.

Il modèle une statuette de cire à votre image, extériorise votre sensibilité et la fait passer dans la petite œuvre d’art.

Vous voilà envoûté !

Une piqûre au front de la statuette, et vous ressentez une vive douleur à votre front, à vous.

On approche une allumette enflammée du bras de la statuette, et vous éprouvez une brûlure à votre bras.

On chausse de bottines un peu justes les pieds de la statuette, et vous constatez qu’il vous vient des cors, à vos pieds à vous.

Il n’y a pas que les sensations désagréables qui soient transmises. Les autres aussi.

Par exemple…

Mais je m’arrête, car tous mes lecteurs ne se sont pas encore fait, comme le lieutenant-colonel de Rochas, un front qui ne sait plus rougir.

Le duc Honneau avait naturellement suivi, avec le plus vif intérêt, les expériences si curieuses du vieux militaire.

— Mais ce que je n’aurais jamais cru, me dit-il, c’est qu’on pût obtenir dans cet ordre de phénomènes un cas aussi fantastique de réversibilité.

— Explique-toi.

— Y tiens-tu beaucoup ?… C’est que cela me peine énormément à conter.

— Va toujours, je te consolerai.

— Eh bien ! voilà… Tu sais comme, depuis longtemps, je suis amoureux de Félicienne de Domfront. À la suite de quels malentendus n’ai-je jamais pu obtenir ses faveurs ? je n’en sais rien encore. La vie parisienne est peuplée de ces mystères : voilà une jolie fille que je désire beaucoup, que je ne dégoûte sûrement pas, pour laquelle je ferais de gros sacrifices, et puis… rien ! Alors, un jour, j’ai eu l’idée de faire sur elle et moi les expériences de M. de Rochas. J’ai fait exécuter la statuette de Félicienne. J’y ai amené, sans qu’elle s’en doutât, sa sensibilité. Les résultats ont été concluants. Alors même qu’elle était loin de moi, je demeurais en communication avec elle. À certaines heures fixes, j’embrassais la statuette, par exemple sur le front, et Félicienne, à ce moment, éprouvait une petite sensation agréable au front. Mes amis, des amis sûrs, que j’avais chargés de ce contrôle, m’ont affirmé le fait à plusieurs reprises. Mais le plus curieux, et en même temps le plus pénible, c’est ce cas de réversibilité dont je t’ai parlé.

— Je ne te comprends pas.

— Mais si, tu comprends ! Ne me contrains point à de douloureuses et précises explications.

La vérité vraie, c’est que je ne devinais rien.

Je ne compris, toute l’horreur de la situation que quelques minutes plus tard, quand, entrés dans une brasserie du boulevard, je demandai un excellent verre de bière et que lui se contenta d’un pâle orgeat.

 

P.-S. — Pour ne pas jeter dans l’âme du lecteur un trouble inutile, j’ajouterai ceci : Mon ami, le duc Honneau, ne s’en était pas tenu, durant ces expériences, à de simples communications psychiques. Peut-être les contacts matériels ne sont-ils pas étrangers à cet étrange phénomène. Renvoyé au lieutenant-colonel de Rochas. — A. A.

1. Que mon ami Érik Satie ne voie dans ce propos l’ombre d’une désobligeance. Au reste, s’il y trouvait un cheveu, il sait où me trouver. (Je suis beaucoup plus fort que lui.) — A. A.

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