MIOUSIC

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(En ut 3/4) Sol La Do, Si La Si Mi.
(F. Bernicat.)

 

Cette année-là, c’est-à-dire en 18.. (ça ne me rajeunit pas), la nuit de Noël, notre réveillon avait dépassé les limites ordinaires d’un réveillon normal.

Je ne parle pas de la tenue des convives, laquelle fut parfaite, mais de la durée des agapes.

Le matin bleu, en effet, avait depuis longtemps passé sa gomme élastique sur l’or des étoiles que nous étions encore à table.

Chacun, serrant de très près sa chacune, abordait tour à tour les plus hauts sommets de l’esthétique et les non moins redoutables questions sociales.

Sans hésitation, on tranchait par troupeaux les nœuds gordiens les plus inextricables, et si, ce matin-là, on avait été le gouvernement… !

Ma chacune, à moi, était une ravissante grosse fille blonde, bébête, sentimentale, rose clair, demoiselle de magasin et sage.

C’est Lucie qu’elle s’appelait.

Ses yeux (oh ! ses yeux !) limpides comme ceux d’un tout petit enfant, sa bouche (oh ! sa bouche !) qui semblait avoir été cueillie, le matin même, sur le plus royal des cerisiers de Montmorency, ses cheveux blonds (d’un ton !) très fins et dont la multitude frisait l’indiscrétion, ses menottes (oh ses menottes !) uniquement composées de fossettes ; tout en elle, tout, compliqué d’un copieux extra-dry préalable, me mettait en des états dont la plus chaste description me ferait traîner devant la justice de mon pays.

Elle riait des bêtises que je lui disais.

Elle riait d’un joli rire idiot qui mettait le comble à mon ravissement.

Mon bras droit avait enlacé sa taille, ma main gauche tenait (à l’aise) ses deux mains et ma bouche mettait dans la fine toison de sa nuque des milliards de baisers immédiatement suivis d’autres milliards.

De longues chatouilles lui frémissaient au long du dos, et, toujours, elle riait, disant non, bêtement.

Tout à coup, une musique monta de la cour.

Un orgue de Barbarie matinal jouait la valse célèbre de François les Bas-Bleus ; Espérance en d’heureux jours… laquelle battait, à cette époque, le plein de son succès.

Alors, Lucie cessa de rire.

Ce fut elle qui serra ma main, toute troublée, murmurant :

— Oh ! cette musique ! Cette musique ! Je meurs… !

Je pensai à part moi que c’était drôlement choisir son moment pour trépasser.

Une indigestion, peut-être ? Non, de l’extase, simplement.

— Je meurs, reprit-elle, et je t’aime !

L’agonie fut douce et Lucie ne mourut pas.

Moi non plus.

Nous devions nous voir le dimanche suivant : elle ne vint pas au rendez-vous.

Une lettre, d’où la sentimentalité avait banni l’orthographe, m’apprit confusément qu’elle regrettait sa faute et qu’elle aurait bien voulu mourir. (Encore ?)

Je quittai Paris le lendemain, appelé à Reikiavick pour embaumer un professeur de toxicologie danois, mort à la suite d’une chute de cheval.

(Les petits chevaux islandais sont extrêmement difficiles à monter quand on n’a pas l’habitude.)

Rien n’est plus drôle que les choses.

Un jour, je traversais la rue Grenéta, en pensant à Lucie, quand je rencontrai — je vous le donne en mille — quand je rencontrai Lucie.

Lucie !

Mon sang ne fit pas cent tours.

Mon sang ne fit pas cinquante tours.

Mon sang ne fit pas vingt tours.

(J’abrège pour ne pas fatiguer le lecteur.)

Mon sang ne fit pas dix tours.

Mon sang ne fit pas cinq tours.

Non, mesdames ; non, messieurs, mon sang ne fit pas seulement deux tours.

Vous me croirez si vous voulez : mon sang…

Mon sang ne fit qu’un tour !

Lucie !

Lucie engraissée, adorable jusqu’à la damnation (qu’est-ce qu’on risque ?) Lucie plus blonde et plus rose clair que jamais ; Lucie dont le regard reflétait toujours les limpides candeurs du jeune âge.

Avec le toupet inhérent à son sexe, Lucie prétendit qu’elle ne se rappelait de rien.

— Et cet air-là, fis-je, génialement inspiré : vous en rappelez-vous ?

Et je lui fredonnai la fameuse valse : Espérance en d’heureux jours.

Elle me saisit la main.

— Taisez-vous, malheureux ! Quand j’entends cet air-là, je me prends à vous r’aimer comme à ce matin de Noël, et mes yeux vous cherchent autour moi.

— Et quand vous ne l’entendez pas ?

— J’aime mon mari, monsieur.

— Vous êtes mariée ?

— Oui, monsieur, avec un voyageur de commerce.

— Qui voyage ?

— Huit mois de l’année.

— Pauvre petite !

— Mais je vous quitte, car je suis dans mon quartier, et si on me voyait…!

Très canaille, je la suivis, et je connus son nom, son adresse.

Peu après, j’apprenais le départ du mari pour la Roumélie.

Un beau matin, je sonnai à la porte de Lucie.

Elle-même vint m’ouvrir.

— Vous, monsieur !

Et elle allait me flanquer à la porte sans autre forme de procès, quand, soudain, monta de la cour la suggestive mélodie Espérance en d’heureux jours

(Ai-je besoin de prévenir le lecteur que l’orgue en question avait été amené par moi, diaboliquement ?)

Lucie, tout de suite, se fondit en la plus tendre des extases.

Elle me tendit ses bras ouverts, râlant ce simple mot : Viens !

Si je vous disais que je me fis prier, vous ne me croiriez pas, et vous auriez raison : je vins.

Et je revins le lendemain, et les jours suivants, toujours accompagné de mon vieux joueur d’orgue.

Malheureusement, voilà qu’il se produisait du tirage !

Les locataires, d’abord charmés par la mélodie de Lucie, avaient jeté des sous au bonhomme.

Mais la fameuse valse se reproduisant chaque jour avec la constance du rasoir, ces braves gens la trouvaient mauvaise, et remplaçaient les sous par des projectiles moins rémunérateurs, tels que trognons de choux, escarbilles et autres résidus domestiques.

Je versai des sommes folles au concierge pour acquérir sa neutralité.

Heureusement, le mari de Lucie revint à cette époque !

Fatigué des voyages, il s’établit à son compte.

Il était temps !

Lucie ne se lassait pas de l’Espérance en d’heureux jours : ça l’inspirait.

Or, moi, j’avais fini par prendre en grippe ce malheureux air, et maintenant, ça me coupait la chique, si j’ose m’exprimer ainsi.

Source : Alphonse Allais. Vive la vie !, Flammarion, 1892.

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