LE RÉVEIL DU 22

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Lundi matin, j’ai bien ri, mais là, bien ri ! Et quand j’y repense, j’en ris encore.

J’avais passé la journée de dimanche à Versailles avec quelques débauchés de mes amis.

La journée fut calme, mais la soirée ne se passa point sans les plus fangeuses orgies. Intempérance et luxure mêlées !

Tant et si bien que je manquai froidement le dernier train de Paris.

Une grande incertitude me prit : devais-je retourner dans les mauvaises maisons d’où je sortais, ou si j’allais me coucher bourgeoisement en quelque bon petit hôtel bien tranquille ?

Mon ange gardien me souffla sur le front, dissipant les vilaines inspirations du démon, et me voilà dans le chemin de la vertu.

Le garçon de l’hôtel, réveillé sans doute d’un rêve d’or, me fit un accueil où ne reluisait pas l’enthousiasme.

Il m’annonça, néanmoins, que j’occuperais le vingt et un.

J’ai oublié de vous dire que je tenais énormément à me trouver à Paris, le lendemain, de très bonne heure. Mais cet oubli n’a aucune importance, et il est temps encore de vous aviser de ce détail.

Dans le bureau de l’hôtel était accrochée une ardoise sur laquelle les voyageurs inscrivent l’heure à laquelle ils désirent être réveillés.

J’eus toujours l’horreur des réveils en sursaut. Aussi ai-je, depuis longtemps, contracté la coutume d’inscrire, non pas le numéro de ma chambre, mais celui des deux collatérales.

Exemple : j’habite le 21 ; j’inscris, pour être réveillé à telle heure, le 20 et le 22.

De la sorte, le réveil est moins brusque.

(Truc spécialement recommandé à MM. les voyageurs un peu nerveux.)

La nuit que je passai dans cette auberge fut calme et peuplée de songes bleus.

Au petit jour, des grognements épouvantables m’extirpèrent de mon sommeil.

Une grosse voix, tenant de l’organe de l’ours et du chant du putois, ronchonnait :

— Ah ça, est-ce que vous n’allez pas me f… la paix ! Qu’est-ce que ça peut me f… à moi, qu’il soit six heures et demie ! Espèce de brute !

C’était le 20 qui tenait rigueur au garçon de le réveiller contre son gré.

Moi, je riais tellement que j’avais peine à me tenir les côtes.

Quant au 22, la chose fut encore plus épique.

Le garçon frappa à la porte : pan, pan, pan.

— Hein ? fit le 22, qui est là ?

— Il est six heures et demie, Monsieur.

— Ah !

Le garçon s’éloigna.

Je collai mon oreille sur la cloison qui me séparait du 22, et j’entendis ce dernier murmurant d’une voix délabrée : « Six heures et demie ! Six heures et demie ! Qu’est-ce que j’ai donc à faire, ce matin ? »

Puis, l’infortuné se leva, fit sa toilette, s’habilla, toujours en mâchonnant à part lui : Six heures et demie ! Six heures et demie ! Que diable ai-je donc à faire, ce matin ?

Il sortit de l’hôtel en même temps que moi.

C’était un homme d’aspect tranquille, mais dont l’évidente mansuétude se teintait, pour l’instant, d’un rien d’effarement.

Je gagnai ma gare hâtivement, mais non sans me retourner, parfois, vers mon pauvre 22.

Maintenant, il fixait le firmament d’un regard découragé, et je devinai, au mouvement de ses lèvres, qu’il disait : « Que diable pouvais-je bien avoir à faire, ce matin ? Six heures et demie ! »

Pauvre 22 !

Source : Alphonse Allais. Le Parapluie de l’escouade. Paul Ollendorff, 1893.

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