LA SCIENCE AIDÉE PAR L’AMBITION POLITIQUE PRODUIT DES MIRACLES

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(Projet de panneau décoratif pour l’École de médecine.)

 

— Comment, c’est toi ?

— Dame ! me répondit tranquillement le Monsieur, oui, c’est moi ! À moins que ce ne soit le bourgmestre de Bruxelles ou le prince Oscar de Suède…

— Je ne dis pas, c’est toi ; mais combien changé ! Quantum mutatus lui-même ne devait pas être plus changé que tu n’es en ce moment… Alors, tu vas mieux?

— Je ne vais pas mieux, je vais tout à fait bien. Guéri, mon vieux, guéri ! As-tu quelquefois été guéri ?

— Plus souvent qu’à mon tour, mon pauvre ami. Et comment fus-tu guéri, et par qui ?

— Oh ! ça, c’est une histoire à se rouler par terre de rigolade en des crises épileptiformes !

— Mes ouïes s’ouvrent, tels des gouffres.

— Samedi matin, j’étais tout à fait mal, mais là, tout à fait mal, broken down, comme disent les Anglais. Moi-même, je me sentais bien fichu. Me croyant assoupi, la garde-malade causait à voix basse, avec mon beau-frère, des élections municipales. Un mot me frappa : « Le docteur Lehuppé, disait la bonne femme, pourrait bien passer. Il est très aimé dans le quartier. » Un éclair de génie fulgurant m’éblouit soudain. Un médecin candidat ! Voilà mon homme. En le priant de me guérir pour aller voter en sa faveur demain, j’obtiendrai peut-être un peu de mieux : « Allez me chercher le docteur Lehuppé », m’écriai-je de la voix éteinte des agonisants. Le brave docteur arrive, un peu ennuyé d’être dérangé de ses préoccupations électorales. Je lui raconte mon petit boniment. « Je dispose, lui dis-je, d’une trentaine de voix dans le quartier, et patati, et patata. » Alors, voilà un homme qui m’ausculte, qui me palpe, qui me retourne dans tous les sens ! Il écrit son ordonnance : « Envoyez chercher ces remèdes chez le pharmacien… ou plutôt, non, j’y vais moi-même et je vous les rapporte. » Une potion dont il me fait avaler une cuillerée ; c’était même assez dégoûtant ; un liniment dont il me frictionne à tour de bras, etc., etc. Le soir, il revient, me refrictionne, me fait prendre une pilule, etc., etc. Bref, je dors comme je n’ai jamais dormi dans ma vie. Et le dimanche matin, remis, mon vieux, guéri comme avec la main !

— As-tu voté pour lui, au moins?

— T’es pas fou! Un vieux conservateur comme moi voter pour un sale républicain !

Source : Alphonse Allais. Le Parapluie de l’escouade. Paul Ollendorff, 1893.

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