L’ENFANT DE LA BALLE

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Je commence par déclarer à la face du monde que l’histoire ci-dessous n’est pas sortie toute tressaillante de ma torride imagination.

Je n’en garantis aucunement l’authenticité, et même, à vous dire vrai, elle me paraît plutôt dure à avaler.

Mais je cite mes sources : le fait en question fut publié dans un numéro de la Gazette des hôpitaux, laquelle affirme le tenir de The Lancet, de Londres, laquelle Lancet l’aurait emprunté à The American Medical Weekly.

Maintenant que ma responsabilité est dégagée (rien ne m’attriste comme de ne pas être pris au sérieux), narrons l’aventure :

C’était pendant la guerre de sécession, en Amérique.

Le 12 mai 1863, deux corps ennemis se trouvaient en présence et se livraient une bataille acharnée dans les environs d’une riche villa habitée par une dame et ses deux demoiselles.

Au plus fort de l’action, un jeune combattant, posté à 150 mètres de l’habitation, eut la jambe gauche fracturée par une balle de carabine Minié, qui, détail important, lui emporta du même coup un fragment d’organe difficile à désigner plus clairement, un organe qui compte sérieusement dans la vie d’un homme.

Au même instant, un cri perçant retentissait dans la riche villa habitée par la dame et ses demoiselles. Une de ces dernières, l’aînée, venait de recevoir un coup de feu dans l’abdomen.

L’orifice d’entrée du projectile se trouvait à une distance à peu près égale de l’ombilic et de l’épine iliaque antérieure. Pas d’orifice de sortie et la plaie est pénétrante.

Après diverses péripéties trop longues pour être contées ici, les deux blessés guérissent : la jeune fille, chez elle, dans sa chambre ; le militaire à l’ambulance, à quelques lieues de la riche villa.

Notez bien que ce gentleman et que cette miss ne se connaissaient ni des lèvres ni des dents, comme dit ma brave femme de concierge.

La jeune miss a eu une péritonite qui lui a laissé un ballonnement du ventre qui l’inquiète assez.

Deux cent soixante-dix-huit jours juste à partir de la date de la blessure, de vives douleurs se font sentir, et l’intéressante blessée met au monde un beau garçon du poids de huit livres.

La famille fait une tête assez compréhensible.

Quant à la miss, elle trouve à cette aventure ce que, nous autres Français, nous appelons un cheveu.

Trois semaines après l’accouchement, le nouveau-né est opéré d’une tumeur au scrotum qui existait depuis la naissance.

Le docteur Capers, qui me fait pourtant l’effet d’un drille assez difficile à épater, fut alors stupéfait de constater que la tumeur du gosse était produite par une balle Minié, écrasée, déformée, comme si, dans son trajet, elle avait heurté quelque corps dur.

Tout à coup, la lumière se fait dans son esprit ! Laissons-le causer, quitte à lui retirer la parole quand il deviendra trop précisément technique :

— Qu’est-ce à dire ? La balle que j’avais retirée du scrotum de l’enfant était identiquement la même que celle qui, le 12 mai, avait fracassé le tibia de mon jeune ami, lui enlevant… etc., etc.

Parfaitement !

Quoi qu’il en soit, l’intrépide soldat yankee, mis au courant de la situation, épousa la jeune fille, et lui occasionna, depuis, trois enfants dont aucun, dit le docteur Capers, ne lui ressemble autant que le premier.

En Amérique, quand il n’y en a plus, il y en a encore !

Il serait excessif de tirer comme moralité de ce récit que les vieux procédés de reproduction doivent céder le pas au système américain.

Le cas que je cite a réussi, mais il aurait pu rater, et dame ! rater pour rater, n’est-ce pas ?…

Source : Alphonse Allais. Le Parapluie de l’escouade. Paul Ollendorff, 1893.

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