L’ÉCOLE DES TAMBOURS

[ A+ ] /[ A- ]

— Nom d’un chien, m’écriai-je, il ne sera pas dit que j’aurai passé si près de Lemballeur sans aller lui dire un petit bonjour !

Deux heures après ce cordial monologue, une voiture de louage, coûteuse mais inclémente aux fesses du pauvre monde, me débarquait devant le fort de C…

Par un sentiment de discrétion que tous les vrais patriotes apprécieront, je ne dirai pas la situation du fort de C…, sa valeur stratégique, ses ressources, ses moyens d’action, ses côtés faibles. — Nul doute pourtant que ces révélations ne soient accueillies de l’autre côté du Rhin par des nuées de thalers ; que m’importe : j’aime mieux prendre l’omnibus pour mes trois sous de France que de rouler carrosse avec de l’or teuton. (Es-tu content, Déroulède ?)

Je me contenterai, et cela suffira, de dire que le fort en question est occupé par une compagnie d’infanterie et quelques vagues tringlots.

La compagnie est commandée par le capitaine Lemballeur, un vieil ami à moi, qui ne saurait proférer quatre mots sans y intercaler deux ou trois Pétard de Dieu ! Au demeurant, le meilleur fils du monde et le père de ses hommes.

Enchanté de me voir, le capitaine Lemballeur, pétard de Dieu ! me présenta à son lieutenant, un joyeux drille terriblement calembourgeois, et à son sous-lieutenant, un jeune officier plein d’avenir.

Ces messieurs furent charmants. Nous voilà devenus tout de suite des camarades.

Lemballeur, en attendant le déjeuner, tint à me faire visiter le jardin du fort, un jardin où il poussait des carottes, pétard de Dieu ! grosses comme ça, et des choux épatants, mon cher !

Puis, j’eus à considérer les lapins du fort, de rudes lapins à vrai dire, et les poulets du fort, volailles à nulles autres secondes.

On m’avait réservé, pour la fin, le spectacle du cochon du fort, un cochon nommé Auguste, qui était l’objet de l’idolâtrie de toute la compagnie.

À franchement parler, ce cochon me parut ressembler à tous les autres cochons du monde, mais devant l’enthousiasme de ces braves gens, je concédai, avec la grâce la plus exquise, qu’Auguste était un bien remarquable cochon, un cochon peut-être unique en son genre, et même en tous les autres genres.

Bien que gras à lard depuis longtemps, Auguste échappait au trépas : personne dans la compagnie n’aurait consenti à le tuer. Le capitaine, d’ailleurs, ne s’était jamais décidé, pétard de Dieu ! à commander un tel meurtre.

Nous serions peut-être encore en train d’admirer Auguste si un homme n’était venu prévenir que messieurs les officiers pouvaient se mettre à table.

Excellent menu. Nourriture saine et abondante. Et puis le grand air, la montagne… Quel appétit, messeigneurs !

Après le déjeuner, Lemballeur passa son bras sous le mien.

— Allons voir les environs du fort, pétard de Dieu !

Et l’excellent capitaine disait les environs du fort du même ton qu’il avait dit les lapins du fort. Dans son esprit, ces environs avaient été créés et mis au monde spécialement pour l’enjolivement de son fort.

Il y avait, du reste, de quoi en être fier.

J’ai vu bien des environs dans ma vie, je n’en ai jamais rencontré qui pussent être comparés aux environs du fort de Lemballeur.

Rocs, bois de sapins, torrents, cascades, toute la lyre.

On se serait cru dans un de ces tableaux mécaniques et pendulifères qu’on fabrique au Tyrol. Il n’y manquait qu’un petit chemin de fer passant dans le fond.

Ah ! ce fut dur de s’arracher à un tel pittoresque, mais l’heure est l’heure, et les affaires sont les affaires.

Comme nous reprenions le chemin du fort, un grand bruit de tambours éclata soudain non loin de nous.

— Hein ! fit Lemballeur orgueilleux, les entends-tu taper ?

Les deux tambours du fort, Larigouille, tambour en pied, et Peloteux, élève-tambour, étaient, au dire du capitaine, les premiers tambours du monde.

— Les entends-tu ? insistait Lemballeur. Tapent-ils ! Tapent-ils ! Pétard de Dieu ! Si on ne croirait pas à tout un régiment.

Mais la stupeur du capitaine ne connut plus de bornes, quand il s’aperçut que c’était Larigouille seul qui produisait tout ce tumulte.

Où était Peloteux ? Mystère ! Pas loin assurément, car sa caisse gisait là, aux pieds de Larigouille.

Et Larigouille continuait à taper, multipliant les coups de baguette, dans le but évident de donner l’illusion de nombreux tambours simultanés.

Où diable était Peloteux, pendant ce temps ?

— Ah ! le voilà ! m’écriai-je. Eh bien, il ne s’embête pas, Peloteux.

Peloteux, en effet, ne s’embêtait nullement.

Très à son aise, en bras de chemise, Peloteux flirtait avec une jeune bergère dont le troupeau paissait non loin de là, inconscient des turpitudes de sa maîtresse.

Quand je dis que Peloteux flirtait, je prie le lecteur de ne voir dans ce terme qu’un euphémisme dû à mon extrême réserve, car si le prince de Galles flirtaitde telle sorte avec lady Namitt dans les salons (ne pas imprimer savons) de Windsor, je vois d’ici la tête de l’impératrice des Indes. Inutile d’insister, n’est-ce pas ?

Une jolie fille, cette pastoure. Sa physionomie, hâlée par le soleil, contrastait drôlement avec sa poitrine qu’on apercevait copieuse et drue, toute blanche.

Et Larigouille battait toujours !

Ici-bas, tout prend fin, le flirt de Peloteux comme le reste.

Les amants quittèrent leur couche de bruyère rose, et apportèrent quelque rectitude à leur toilette. Le corsage de la bergère, notamment, réclamait une économie moins débraillée.

Peloteux enfila sa veste et, après un suprême baiser à la jeune fille, rejoignit Larigouille, qui n’avait pas encore arrêté son tapage.

Déjà charmés par cette idyllesque vision, nous assistâmes à un second acte encore plus charmant que le premier.

En un temps inappréciable, Peloteux reprit possession de sa caisse, Larigouille se débarrassa de la sienne.

Peloteux attaqua un pas redoublé capable de conduire dix mille hommes à la victoire.

Larigouille flirtait déjà avec la pastoure.

(Pour ce qui est de ce flirt, prière de se reporter à l’observation faite plus haut).

— Pétard de Dieu ! La gaillarde ! murmura Lemballeur très allumé.

Dans cette circonstance, l’élève-tambour Peloteux se montra charmant d’esprit et d’à propos.

Le pas redoublé dura le temps moral qu’il devait durer ; il fut remplacé par la charge, une charge héroïque et décisive. Puis un grand roulement confus et chaotesque. On eût dit un effondrement d’anges anéantis en des abîmes d’extase !

Enfin, encore un roulement, mais un roulement doux et mélancolique, celui-là, le roulement de l’extinction des feux.

Alors, Chloë reprit sa houlette, jeta sur ses deux Daphnis en pantalon rouge un dernier regard de bonne fille et poussa ses agnelets, vers ailleurs.

Très joyeux du devoir accompli, les tambours s’alignèrent avec une gravité comique, se numérotèrent, firent par le flanc droit et rentrèrent au fort en battant la retraite.

Lemballeur était dans tous ses états. Je ne me serais pas trouvé là, qu’il eût sûrement rattrapé la jeune montagnarde, mais sa dignité… !

— Très chic, pétard de Dieu ! ces tambours ! conclut-il. Très chic de taper comme deux quand l’autre a un mauvais coup à faire.

Je rectifiai cette dernière expression, et sautai dans le break des officiers après un cordial shake-hand à ces messieurs.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Avant de quitter le pays, je voulus serrer la main à mon vieil ami Lemballeur et revins au fort.

— Et les tambours ? m’informai-je.

— Si tu veux les voir, nous n’avons pas bien loin à aller. Viens.

Au bout d’un corridor, une chambre tout empuantie d’iodoforme. C’était l’infirmerie.

Les tambours buvaient du chiendent.

Source : Alphonse Allais. Vive la vie !, Flammarion, 1892.

VN:F [1.9.22_1171]
Rating: 0.0/10 (0 votes cast)
VN:F [1.9.22_1171]
Rating: 0 (from 0 votes)
Post Popularity 0%  
Popularity Breakdown
Comments 0%  
Ratings 0%  

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>