L’ARROSEUR

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C’était le printemps !

Un printemps tard éclos mais tout de suite devenu radieux et peut-être même torride.

Les petites femmes enfin désemmitouflées — oh qu’enfin ! — trottinaient alertes, jolies comme des cœurs, avec leurs robes claires et leurs chapeaux où s’apâlissaient les rubans bleu tendre ou les plumes roses, si peu roses qu’on eût dit des plumes arrachées à des ailes d’âme. C’était le printemps !

De leurs tables et chaises, les limonadiers encombraient tout l’asphalte ambiant, ne laissant à la passée des pédestres que l’insuffisante et granitique bordure des trottoirs. C’était le printemps !

Les dames de la petite bourgeoisie examinaient l’alpaga d’antan de leur mari et, non sans liesse, constataient qu’il pourrait encore aller très bien cette année. C’était le printemps !

Dans les cafés de la rive gauche, de jeunes hommes tumultueusement chevelus demandaient de quoi écrire, pour, en des vers brisés mais définitifs, dire la Gloire du Renouveau. C’était le printemps !

L’oxygène et l’azote de l’air avaient poliment fait place à l’arôme volatilisé du tant doux lilas, et de toutes parts, dans la ramure, les bourgeons pétaient comme de petits malappris. C’était le printemps !

L’allégresse était peinte sur tous les visages, sauf un.

Sauf un : celui d’un brave garçon, qui s’appelait et qui s’appelle encore, d’ailleurs, Gaston de Puyrâleux (1).

Récemment libéré du service militaire, Gaston avait eu juste le temps de dévorer l’héritage d’un oncle, lequel mérite en passant une courte mention.

Le vieux duc Loys de Puyrâleux, après une existence toute d’austérité et d’agronomie, tomba, au cours d’un de ses voyages à Paris, dans les lacs charmeurs d’une jeune femme sans conduite qu’on appelle la Môme-Pipi. Une nuit, le pauvre gentilhomme apoplectique succomba dans les bras de cette sirène enrouée, au troisième étage d’un garni de la rue Lamarck (dix-huitième arrondissement).

Très fin-de-siècle, Gaston fit un joli cadeau à la Môme-Pipi, organisa de décentes funérailles à son oncle Loys et ne connut point de répit que sa petite fortune n’eût passé dans les mains, moitié de cocottes, moitié de grecs.

— Quand je n’aurai plus d’argent, se disait-il avec la philosophie de la vingt-cinquième année, je me ferai sauter le caisson.

L’heure arriva, plutôt qu’à son tour, et le caisson ne sauta pas.

Est-ce qu’on se fait sauter le caisson quand il fait ce temps-là ! (Car je crois avoir fait observer plus haut que c’était le printemps.)

Gaston de Puyrâleux en était là de ses réflexions, quand il rencontra sur le boulevard un gros homme qu’il avait connu au Tréport.

— Tiens, monsieur de Puyrâleux !… Comment allez-vous ?

— Très bien, je vous remercie… c’est-à-dire, quand je dis très bien, vous savez…

— Seriez-vous souffrant ?

— Non, mais…

Et Gaston narra au gros homme sa triste situation.

Le gros homme se trouvait être, détail ignoré de Gaston, un fort entrepreneur d’arrosage de la Ville de Paris. Il compatit vivement à la détresse du jeune homme.

— Si j’osais vous offrir une place dans les bureaux ?

— Oh ! les bureaux, vous savez, ça n’est pas beaucoup mon affaire.

— Je ne peux pourtant pas vous proposer de mener un tonneau d’arrosage.

— Pourquoi pas ?

— Comment, vous consentiriez… ?

— Parfaitement !… Moi, pourvu que j’aie le cul sur un siège et des guides dans les mains, je me fiche du reste.

— !!!

— Quant à ce qui est de la capacité, vous pouvez vous en rapporter à moi. Je sors du Royal-Cambouis, et je conduirais une prolonge de Paris à Orléans sur un fil télégraphique.

— Entendu, alors.

— Entendu.

Et le lendemain matin, le dernier des Puyrâleux se mettait en devoir d’arroser copieusement la place de la Concorde, qui lui avait été assignée.

C’était le printemps !

Les petites femmes enfin désemmitouflées — oh ! qu’enfin !… (Voir plus haut.)

C’était si bien le printemps que Gaston perdit complètement la notion exacte des choses.

Les voitures affluaient au Bois.

Gaston, une fleur de marronnier à la boutonnière, crut qu’il en était encore à son époque de splendeur.

Il enveloppa d’un coup de fouet son robuste percheron et enfila l’avenue des Champs-Élysées. (Avez-vous remarqué que, dans les histoires, les percherons sont toujours de robustes percherons ?)

Maintenant, il allait au petit trot, sans souci des grandes eaux qu’il traînait derrière lui.

Tous ses vieux amis, toutes ses anciennes maîtresses le reconnaissaient, effarés. Lui les saluait gracieusement de la main : Bonjour, bon ! Bonjour, chère ! Salut, vieux C… !

La vérité m’oblige à reconnaître que ses avances étaient accueillies plus froidement.

Le tonneau se vidait un peu sur tout le monde, sur les jambes des chevaux, sur les roues des voitures. Une famille qui se promenait dans une charrette fort basse fut totalement inondée.

C’est ainsi que Gaston arriva au Lac.

La présence d’un tonneau d’arrosage au trot parmi la carrosserie fine causa un scandale abominable.

Un gardien du bois s’interposa et remit Gaston avec son appareil hydraulique à deux sergents de ville, qui conduisirent le tout à la fourrière.

Le jeune comte prit gaiement la chose, mais tous les vieux Puyrâleux, depuis ceux d’Azincourt jusqu’à celui de la rue Lamarck, eurent en leur sépulcre un long frémissement (un joli alexandrin, ma foi !) : pour la première fois, on menait en fourrière l’équipage d’un des leurs.

C’était le printemps !

1. Prière à ces messieurs et dames, si ça ne les dérange pas trop, de se reporter à l’histoire précédente.

Source : Alphonse Allais. Vive la vie !, Flammarion, 1892.

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