HISTORIA SACERDOTIS

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SACERDOTIS BENE FINIS SECULI

La marquise de la Hautebeigne avait été une des plus jolies femmes du règne de Charles X, mais des déboires successifs, l’avènement de la branche cadette, le stupéfiant scandale de 48, les débordements éhontés du second Empire, le népotisme pot-de-vinouillard de cette troisième République, les malheurs immérités du général Boulanger, contribuèrent fortement à transformer la charmante marquisette d’autrefois en une vieille chipie dévotieuse et sans charmes.

Retirée dans son antique castel de la Hautebeigne, ne recevant plus personne, si ce n’est le digne abbé Raoul, la marquise s’occupait, exclusivement et sans relâche, du salut de son âme.

J’ai connu bien des directeurs de conscience, mais je dois déclarer n’en avoir jamais rencontré un seul capable de décrotter les souliers de l’abbé Raoul. Une conscience dirigée par l’abbé Raoul était une conscience bien dirigée, volatile rare par ces temps de honteux compromis et de complaisances vénales.

Sans être un bébé, l’abbé Raoul était jeune encore ; quelque chose comme vingt-sept ou vingt-huit ans.

Bien de sa personne, solidement râblé, l’air humble et doux, l’abbé Raoul n’avait pas de nom de famille parce que, comme on dit dans la chanson de laFamille Alphonse du Gros-Caillou, sa mère n’en avait pas non plus.

Les circonstances qui accompagnèrent la naissance de cet ecclésiastique sont assez intéressantes pour qu’on puisse les relater, sans crainte d’importuner le lecteur.

Une servante de ferme, vigoureuse mais clandestine, accoucha un beau jour d’un gros garçon, qu’elle alla, sans plus tarder, mettre au chaud, dans une étable à cochons.

Heureusement pour le nouveau-né, ces derniers se trouvèrent être d’enragés végétariens qui manifestèrent, à la vue de leur nouveau petit compagnon, un étonnement légitime, mais pas la moindre envie de le pâturer.

À quelques heures de là, un villageois, entendant des cris d’enfant émaner de l’étable, conçut un horrible soupçon.

Il était temps : le bébé commençait à se sentir sérieusement incommodé par les vapeurs ammoniacales inhérentes à tout bon fumier de cochon.

Le jeune Moïse, sauvé des porcs, fut confié à un hospice voisin. Quant à sa négligente maman, convoyée dans la direction de Nouméa, elle contracta, peu après, un brillant mariage avec un sympathique faux-monnayeur de là-bas.

Raoul ne cessa, une minute, de faire l’édification de tout l’hospice. Il était tout jeune encore quand sa vocation se manifesta.

Un doux évêque lui prédit même un avenir peu ordinaire : l’éminent prélat ne savait pas si bien dire.

À peine ordonné prêtre, l’abbé Raoul fut nommé curé de la paroisse de Bitouilly, dans laquelle se trouve le château de la Hautebeigne.

Tout de suite, Raoul plut à la marquise.

Son air modeste et pieux, sa parole onctueuse comme un cold-cream céleste, son horreur des débauches d’à présent, allèrent droit au cœur de la vieille dame, qui s’en remit à lui pour toutes choses, tant divines que terrestres.

La marquise avait une petite femme de chambre, laquelle était — et je ne crains nul contredit à cet égard — la plus jolie fille de la paroisse et même du diocèse.

Mettez une tête de jeune Anglaise chimériquement blonde sur une poitrine de nourrice bourguignonne — une nourrice vierge, bien entendu — terminez le tout par les délicates extrémités de la duchesse de X…, et vous obtiendrez Sidonie.

Très pudique et comme honteuse des planturosités de sa gorge, Sidonie dissimulait son indécent corsage sous une sempiternelle pèlerine noire qui la faisait plus désirable encore.

Mais qu’importait à Sidonie qu’on désirât sa chair périssable ? Elle ne s’attachait qu’à gagner sa part de paradis, sa bonne part, comme on dit à la manille.

Bref, on aurait pu circuler longtemps par les pays les plus pieux de la chrétienté avant de rencontrer un trio aussi édifiant que celui de la noble marquise, du digne prêtre et de l’humble chambrière.

Combien différents les neveux de la marquise ! Oh ! combien ! Le motorgiaque ne me paraît pas trop dur pour flétrir leur conduite coutumière.

Le jeune, surtout, constituait un vivant scandale en s’affichant à Paris, comme l’amant attitré de la Môme Fleur-de-Veau, et il avait déjà mangé, en de coupables liaisons analogues, deux patrimoines et une fortune à venir.

Les deux autres neveux ne valaient pas mieux. Ma plume se cabre à la seule idée de tracer le graphique de leurs débordements.

Aussi, c’était grande souleur pour la pauvre femme, de penser que sa fortune, elle en allée d’ici-bas, contribuerait à grossir le torrent de ces fangeuses débauches.

Un jour seulement elle crut que ces messieurs revenaient à de meilleurs sentiments. Les trois jeunes gens avaient assisté à la grand’messe en l’église de Bitouilly et chanté les hymnes avec des ardeurs de néophytes.

Mais quand elle apprit, le lendemain, par l’abbé Raoul, que les garnements s’étaient fait un jeu d’introduire

 

Dans les textes sacrés, des paroles impies,

ce fut le dernier coup.

— Jamais, s’écria-t-elle, ma fortune n’ira à des sacrilèges !

Et, au mépris des traditions féodales, elle déshérita ses jeunes parents.

Elle eut avec Raoul de longs entretiens sur l’usage qu’elle devait attribuer à sa fortune.

L’abbé la dissuada doucement de doter des maisons pieuses. Le gouvernement ne guettait-il pas, tel un loup affamé, les trésors des religieux ? Quand on met des droits sur les biens de main-morte, on n’est pas loin de les voler.

— Mais, s’écria l’abbé Raoul comme soudainement éclairé par le Saint-Esprit, n’avez-vous pas sous la main la meilleure des légataires, celle qui priera, sa vie entière, pour le repos de votre âme, celle enfin dont le passé répond pour tout un avenir de bonnes œuvres ?

— Sidonie, peut-être ?

— Elle-même.

Le lendemain, un notaire écrivait un testament faisant de Sidonie la légataire universelle de la marquise, de la Hautebeigne.

Il était temps, car, peu de jours après, mourait la vieille dame.

L’espace me fait défaut pour décrire le nez qu’exécutèrent les neveux en apprenant la fâcheuse nouvelle, de la bouche du notaire.

— Comment ! bondit l’ami de la môme Fleur-de-Veau, cette vieille bique ne nous a pas laissé un rotin !

Le brave tabellion interpréta sans doute qu’il s’agissait d’une canne, vieux souvenir du feu marquis, car il répliqua doucement !

— Non, monsieur le comte, il n’est même pas question de rotin dans le testament.

 

Quelques mois s’écoulèrent après ces événements.

Sur ces entrefaites, l’abbé Raoul constata que la vocation religieuse s’était évadée de son cœur…

Il en avisa l’évêque, jeta son froc aux orties, laissa croître sa barbe qu’il fit tailler le plus élégamment du monde, en pointe.

Et puis, il épousa Sidonie.

Source : Alphonse Allais. Vive la vie !, Flammarion, 1892.

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