HAN KYBECK OU LE COUP DE L’ÉTRIER

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CONTE ISLANDAIS

 

À celle-là seule que j’aime et qui le sait bien (1).

 

Je suis loin de regretter le voyage que je viens d’accomplir en Islande. J’y fus reçu par de candides gens, cœurs simples, flairant la rogue plus que l’ail, ce qui n’est pas fait pour me déplaire.

Les habitants ne sont pas plus bêtes que dans le Midi de l’Europe, et ils crient moins fort.

La nourriture, peu variée, y est saine et abondante, et on a toutes les peines du monde à obtenir sa facture. Pays béni !

Et puis, les belles légendes qu’on y trouve, et aussi les amusantes histoires ! Laissez-moi vous en conter une, à peine dérangée au goût de Paris.

 

C’était au quatorzième siècle. L’Islande gémissait alors sous le joug du rude duc norvégien Polalek VI.

Altérés d’indépendance, les jeunes Islandais avaient juré de se débarrasser de ces étrangers indiscrets et brutaux.

Parmi les révoltés, il en était un qui se faisait remarquer par l’âpreté de ses revendications et par la peu commune énergie de ses actes : on l’appelait Han Rybeck.

Han Rybeck ! quand les Islandais vraiment dignes de ce nom avaient dit :Han Rybeck, ils avaient tout dit.

 

Le duc norvégien Polalek VI faisait, en quelque sorte, exprès d’attirer sur lui la défaveur de ce brave peuple.

Paillard et ivrogne, il se faisait un jeu d’offenser les mœurs chastes et tempérantes des gens d’Islande, accoutumés d’aimer seulement leur femme et d’étancher leur soif à la fonte des neiges.

Évidemment, cet état de choses ne pouvait durer longtemps.

Imagina-t-il pas, en une heure d’ivresse, cette entreprise ridicule, digne à peine de faire hausser les épaules du plus paisible :

Sur ses ordres, des loups furent amenés dans la presqu’île du Lagrenn-Houyer (ce qui signifie, en langue finnoise, terre en forme de phallus).

À l’entrée de la presqu’île, des hommes commandés faisaient la garde avec des piques et des frondes, pour empêcher de s’évader les loups.

Du côté de la mer, des pêcheurs, en grande quantité, avaient mission de rabattre sur le littoral de la presqu’île, le plus de phoques qu’ils pourraient.

Dans l’imagination déréglée de Polalek VI, il devait survenir de la rencontre des loups et des phoques une sorte de métissage produisant des bêtes étranges qu’il nommait déjà des loups-phoques.

Le vrai loup-phoque, entre nous, n’était-ce point lui !

 

Les pauvres Islandais, terrorisés, n’osèrent point résister à cette consigne burlesque, et tous se mirent à l’œuvre.

Précisément, Han Rybeck ne se trouvait point dans le pays.

Parti depuis quelques jours pour la pêche à la morue (car la pêche à la morue existait à cette époque et M. Pierre Loti n’a rien inventé), Han Rybeck n’était pas attendu de sitôt.

Heureusement, les choses tournèrent mieux qu’on n’espérait.

Une nuit, le hardi morutier avait rencontré un sloop anglais, chargé de cabillauds, qui se disposait à rallier sa patrie.

Tout l’équipage était saoûl, mais comme les Anglais sont saoûls quand ils se mettent à être saoûls.

De quelques coups de hache habilement distribués, Han Rybeck mit cesse aux criailleries de ces sales poivrots. En un tour de main, il fit passer dans sa barque la pêche des Englishmen. Le lendemain soir, il entrait, vent arrière, dans le port de Reikyavik.

Des femmes le mirent au courant de la dernière fantaisie de Polalek, et le supplièrent d’intervenir.

 

Ah ! ce fut bientôt fait !

D’un bond, il arrivait à Lagren-Houyer.

D’un autre bond, et muni d’une terrible barre d’anspect, il éparpillait les infâmes copulations de loups et de phoques.

Perdant la tête, les bêtes s’enfuyaient, les phoques du côté terre, les loups vers l’océan.

Ranimés par la présence de leurs chefs, les Islandais reprenaient courage. Cependant, Polalek VI, averti de ces désordres, accourait au galop de son petit poney (le cheval arabe est, dans ces parages, d’une élève difficile).

En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire (surtout quand on a une mauvaise plume et presque pas d’encre, tel moi, en ce moment), Han Rybeck était saisi, garrotté et jeté dans la prison du château.

Polalek VI, jugeant en premier ressort et sans appel, le condamna à mort et décida que son exécution aurait lieu le lendemain matin sur la place même du crime.

 

Han ne protesta pas.

Il demanda seulement qu’on lui permît, avant sa mort, d’épouser sa fiancée, une des plus jolies filles de l’île, et qu’on appelait Paule Norr.

Sur les instances du bailli de Reikyavik, un brave homme dont l’histoire a conservé le nom, Fern Anxo, Polalek consentit à cette cérémonie.

Au petit matin, un heure avant l’exécution, la jeune fille fut introduite dans le cachot du condamné.

Le bailli, représentant l’état-civil [2], inscrivit les noms des jeunes époux.

Complètement ivre, Polalek VI consacra religieusement leur union, et tout le monde allait se retirer, y compris la jeune fiancée, quand Han Rybeck se récria violemment :

— Pardon, pardon ! Ce n’est pas seulement au point de vue formalitaire que j’ai demandé à épouser ma blonde fiancée, Paule Norr.

— Comment ! s’étonna Polalek VI, vous voudriez…

— Mais pourquoi pas ?

(Cette conversation s’accomplissait, bien entendu, en dialecte finnois.)

— Eh bien ! elle est raide, celle-là ! reprit le rude duc.

— C’est bien le cas de le dire, observa spirituellement un courtisan.

Et un gros rire secoua ces brutes.

Pas trop mauvais homme, dans le fond, Polalek VI accéda au dernier vœu du condamné.

— Qu’on les laisse seuls ! commanda-t-il.

Et, discrètement, tous se retirèrent.

Après quelques instants (le manuscrit que j’ai sous les yeux ne précise pas ce laps), on rouvrait la porte du cachot, et les jeunes gens en sortaient fièrement :

Han Rybeck, la tête haute, enlaçant d’un bras tendre la taille de la belle Paule.

Paule, transfigurée, une grande roseur épandue sur sa jolie physionomie, ses cheveux plus chauds de ton, on eût dit, ébouriffés pas mal. Et ses grands yeux qui luisaient comme d’une récente extase !

Cette fois, Polalek ne put réprimer son admiration.

— Ah ! par exemple ! ça, c’est épatant ! s’écria-t-il dans sa rude langue du Nord.

Faisant sur les époux, le geste auguste du bénisseur, il gracia Han Rybeck, lui offrit la propre presqu’île de Lagrenn-Houyer et invita les jeunes gens à croître et à multiplier.

Les jeunes gens ne se le firent pas dire deux fois.

1. Dédicace commode, que je ne saurais trop recommander à mes confrères. Elle ne coûte rien, et peut, du même coup, faire plaisir à cinq ou six personnes.
2. Même aux plus durs temps de la domination norvégienne, les agglomérations islandaises conservèrent leurs privilèges municipaux. Lesgodes norvégiens n’exerçaient que des droits militaires et ecclésiastiques.

Source : Alphonse Allais. Pas de bile ! Flammarion, 1893.

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