ESSAI SUR UNE NOUVELLE DIVISION DE LA FRANCE

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Je viens de mettre la dernière main à un petit travail dont — l’avouerai-je ? — je me sens extraordinairement satisfait.

Ma première démarche a été pour en faire part à mon ami le captain Cap, ancien starter à l’Observatoire d’Ottawa (le même dont je parlais naguère et qui donnait le départ aux étoiles filantes.)

De la meilleure grâce du monde, le captain Cap voulut bien reconnaître que, depuis Strabon, nulle conception géographique comparable à la mienne n’avait vu le jour.

— Galilée, lui-même, qui n’était pas un serin, ajouta Cap, n’aurait pas pensé à cela.

Ce petit flatteur préambule une fois posé, arrivons au creux de la question :

Vous n’êtes pas sans avoir remarqué qu’on a donné le nom de Midi à la partie méridionale de la France.

Je vais dans le Midi. J’arrive du Midi.

Les médecins lui ont conseillé d’aller passer l’hiver dans le Midi. Il a l’accent du Midi, etc., etc., etc., telles sont les courantes locutions qu’on entend chaque jour et contre lesquelles personne, je gage, n’a songé à protester, tant cette appellation semble naturelle à tous.

Pourquoi cela ?

Pourquoi, seules, les contrées du Sud bénéficieraient-elles de cette dénomination chronométrique, alors que pas un autre pays de France ne s’appelle le Minuit ou le Quatre heures moins le quart ?

Je le répète, cet état de choses ne répond pas aux idées de justice que nous portons tous au cœur, et je crois avoir imaginé un petit projet qui arrangerait à souhait cette partialité flagrante.

Personne n’aurait plus à se plaindre, et la France serait toujours la France, alors que les Français ne cesseraient un instant de demeurer Français.

Voici mon projet. (Je vous le donne pour ce qu’il vaut, bien que je ne le considère pas comme beaucoup plus bête que bien des idées de membres de l’Institut.)

On diviserait la France (idéalement, bien entendu, car elle est assez divisée comme ça, la pauvre bougresse) en douze tranches longitudinales dont chacune porterait le nom d’une heure de l’horloge.

Le Midi serait toujours le Midi ; la tranche d’au-dessus s’appellerait l’Onze heures, celle d’au-dessus le Dix heures, et ainsi de suite jusqu’au Nord.

La tranche où se trouve Dunkerque se dénommerait par conséquent l’Une heure.

Tout cela vous semble un peu bizarre, parce que vous n’êtes pas habitués ; mais, la première fois qu’un homme a dit : « Moi, je suis du Midi », cette phrase a paru bien drôle aussi, soyez-en convaincus.

Et puis, pendant qu’on y serait, qui nous empêcherait de partager la France en long, comme nous venons de la partager en large, c’est-à-dire dans le sens des longitudes.

On ferait sept zones qui porteraient chacune le nom d’un jour de la semaine, à commencer par les parages de Brest, qui s’appelleraient Lundi, pour terminer à nos frontières de l’Est, là-bas (pensons-y toujours, n’en parlons jamais), qui s’appelleraient Dimanche.

On déterminerait ainsi des tas de petits carrés dont le seul énoncé indiquerait exactement la situation, beaucoup plus clairement qu’avec la vieille et ridicule mode des degrés de longitude et de latitude.

Paris, si je ne me trompe, se trouverait dans le Jeudi-Cinq heures.

Mon projet, comme vous le voyez, est simple, trop simple même pour être adopté par ces messieurs du gouvernement.

J’aperçois d’ici la tête du directeur du bureau des longitudes.

Avez-vous vu, dans Barcelone, une grosse légume hausser les épaules ?

Source : Alphonse Allais. Le Parapluie de l’escouade. Paul Ollendorff, 1893.

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