DOUX SOUVENIR

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Au temps où j’étais étudiant, et que je n’avais pas d’argent pour aller au café, c’est au Louvre ou au Bon-Marché que je passais le plus clair de mes après-midi.

Nul, plus que moi, n’était preste à se faufiler au meilleur de la cohue.

Nul ne savait se faire coudoyer — je dis coudoyer rapport aux convenances — par des personnes plus accortes, plus dodues et d’une consistance plus ferme.

Et encore maintenant, malgré la haute situation que j’occupe à Paris, malgré les responsabilités qui m’incombent comme la lune, malgré les incessantes commandes de la province et de l’étranger, je ne dédaigne point d’aller passer, en quelque Calicopolis, une petite demi-heure ou deux.

Et puis, les souvenirs s’en mêlent.

Laissez-moi vous raconter une histoire (j’en meurs d’envie).

C’était voilà pas mal de temps, ce qui n’est pas fait pour me rajeunir.

J’avais contracté une ardente passion pour une jeune employée du Louvre.

Ce n’est pas qu’elle fût extraordinairement jolie, mais ses yeux noirs, où, des fois, se pailletait de l’or, avec, au fond, l’Énigme accroupie ; ses cheveux crépus encombrant son jeune front ; son petit nez rigouillard et bon bougre ; sa bouche trop grande, mais si somptueusement meublée, lui faisaient un si drôle d’air !

Un observateur superficiel n’aurait pas pu dire si elle était de Bénarès ou de la rue Lepic (dix-huitième arrondissement).

Chaque jour, je me présentais à son rayon ; et, pour avoir l’occasion de causer un peu, j’acquérais quelques objets dans les prix doux.

Lesquels objets, d’ailleurs, je me faisais froidement rembourser le lendemain, comme s’ils avaient brusquement cessé de me plaire.

Les choses n’allaient pas trop mal, quand un vieux monsieur, très allumé sur mon aimée de Montmartre, détermina une baisse subite sur mes actions.

Cet homme âgé était riche, aimable, copieux en promesses.

Bref, je résolus de lui faire une de ces petites plaisanteries qui engagent un monsieur à ne plus remettre les pieds dans une maison.

Un beau jour, je glissai dans la poche de son paletot un petit ivoire japonais préalablement dérobé par moi, et je le dénonçai à un inspecteur.

Le pauvre homme fut invité à se rendre dans le local ad hoc. Il dut signer des papiers compromettants et verser des sommes énormes.

Je ne le revis jamais au Louvre, mais, hélas! je ne revis plus jamais non plus la jeune personne pour qui battait mon cœur.

Le lendemain même de son histoire, le monsieur l’avait fait mander par un tiers chargé d’or.

Cette aventure me servit de leçon, et depuis ce moment, je n’ai plus jamais fourré le moindre ivoire japonais dans la poche des vieux gentlemen.

Source : Alphonse Allais. Le Parapluie de l’escouade. Paul Ollendorff, 1893.

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