DALLE EN PENTE

[ A+ ] /[ A- ]

Comme nous passions, une après-midi, avenue de l’Opéra, la jeune femme que j’avais au bras me dit :

— Je prendrais bien quelque chose.

Et nous pénétrâmes dans une pâtisserie en vogue.

Cependant que ma compagne buvait et mangeait mille frivoles aliments, moi, sans appétit — la fangeuse orgie de la veille, sans doute, — je contemplais l’épisodique ambiance.

Deux jeunes personnes entrèrent, acolytement.

L’une cossue, l’autre humble.

L’autre — oh ! certes — l’institutrice de l’une.

Et elles s’assirent.

Jolies toutes deux, mais autrement.

L’institutrice fine et blonde ; mais d’un fin trop fin — dessiccation, peut-être — et blonde, mais d’un pauvre blond lixivié, semblait-il, par la misère et l’humiliation.

Fine aussi, la jeune élève, et blonde. Mais quelle finesse, ô Dieu, et quelle blondeur !

Fine, tel un ambre recueilli vers quelque improbable Baltique, et blonde ainsi que les ors blonds fondus au sein des creusets les plus réputés pour la fabrication de l’or blond.

Très douce pourtant et très comme il faut, la jeune élève professait, à l’égard de sa gouvernante, des manières gentiment accortes dont je lui sus gré, en la cajolerie de mon cœur.

Et voici ce que je vis :

Une demoiselle de la pâtisserie, sans attendre qu’on le lui demandât — une coutume, on le voyait bien — apporta deux assiettes, deux verres de madère, des babas au rhum et des gâteaux secs.

La gouvernante grignota un gâteau sec, avec un air soumis.

La jeune fille cossue saisit délicatement, entre ses doigts gantés, un verre de madère et…

Je dirais bien : Elle le but, mais je ne rendrais qu’imparfaitement l’opération accomplie.

Une pompe aspirante, actionnée par un moteur de 120 chevaux, n’aurait pas asséché ce verre plus vite ni plus formellement.

J’ai vu, dans ma vie, bien des dalles en pente ; j’ai vu vider bien des verres, bien des bouteilles et même bien des litres. J’ai assisté à un nombre infini d’exploits en beuverie, mais jamais, au grand jamais, coupe ne fut, devant moi, plus prestement vidée.

La jeune fille continua son lunch par les babas au rhum.

La gouvernante grignotait toujours des gâteaux secs.

Quand les babas au rhum y furent tous passés, la jeune fille saisit le madère de la gouvernante et… heup !

Même exécution que plus haut.

— Bravo ! pensai-je à part moi, émerveillé, tu vas bien, ma petite !

La petite appela, d’une jolie voix suavement timbrée : Mademoiselle ?

Accourut la demoiselle de la pâtisserie qui les avait déjà servies.

D’un petit geste circulaire, la jeune fille indiqua qu’on renouvelât les consommations, tant liquides que solides.

On apporta gâteaux secs et babas au rhum, et deux nouveaux madères furent versés.

Les babas au rhum et les deux madères prirent bientôt la même route — oh ! la tant belle route ! — que leurs initiaux.

Et à l’aide de nul boulier(1), j’opérai ce calcul simple, mais bien digne d’étonner mon impassibilité :

Voilà une fillette de dix-sept ans qui, en moins de cinq minutes, vient de s’enfiler dans l’économie six babas au rhum et quatre verres de madère.

Sans m’attarder à trouver l’âge du capitaine, je conclus que cette fillette avait du tempérament.

Avec une curiosité plutôt méchante, j’attendais le moment où se lèverait cette intrépide vide-madère.

Mais j’en fus pour mes frais.

Elle se leva, comme se lève une jeune fille qui vient de boire un verre d’eau rougie, et rentra dans la rue, calme, fraîche, souriante et suivie de sa gouvernante humble.

Durant les jours qui suivirent, je pensai souvent à cette petite scène, et l’envie me prit d’y assister encore.

Je reconstituai les détails.

Un mardi, cinq heures, rouleau de musique, leçon de chant, probablement, ou de piano.

Et le mardi d’après, un peu avant cinq heures, je me réinstallais à la pâtisserie.

Vaine ne fut point l’attente.

Bientôt, elles entrèrent.

L’institutrice grignota de nouveau ses gâteaux secs.

La jeune fille fit disparaître, comme par enchantement, ses quatre madères et ses six babas au rhum.

Je les suivis.

Hé parbleu, je ne m’étais pas trompé.

Elles pénétrèrent dans une maison qui portait, au coin de sa porte cochère, une vaste plaque de cuivre : Enseignement musical, Piano, Solfège, etc.

La leçon durera une heure, pensais-je, et je pris place à une proche terrasse de café, laquelle m’offrait un poste d’observation très convenient, comme disent les Anglais.

Au coup de six heures, les jeunes filles sortirent.

Elles remontèrent l’avenue de l’Opéra et gagnèrent, par les voies les plus directes, le boulevard Malesherbes.

Une immense pâtisserie américaine, très courue à l’époque (vous rappelez-vous ?) se trouvait dans ces parages.

Sans hésiter, et comme mues par une vieille habitude, elles entrèrent.

Ce fut alors la même scène qu’à l’avenue de l’Opéra avec ces légères modifications : le madère remplacé par du porto, la capacité des verres double, et mademoiselle, jugeant les babas trop secs, exigeant qu’on les humectât d’une affusion copieuse de rhum et tenant à ce que le rhum fût de la marque X… (Case à louer.)

Elle paya, se leva et disparut, sans que rien, dans sa démarche souple, ne trahît tous les vins généreux que recelait son petit estomac, sans parler des additionnels rhums.

J’aurais bien aimé à recontempler ce spectacle, mais, vers cette époque, entièrement brûlé à Paris, je dus me résoudre à aller faire des dupes en des provinces inexplorées.

À peine de retour à Paris, je recevais une lettre de faire-part de mariage. Mon ami Léon Delarue, l’électricien bien connu, épousait mademoiselle Jane A…, et me conviait à la bénédiction nuptiale et au bal.

À la sacristie, je reconnus la fiancée.

Vous aussi, lecteurs, gros malins, vous la reconnaissez : c’était la redoutable dégustatrice de l’avenue de l’Opéra et du boulevard Malesherbes.

Et comme elle était jolie en blanc !

Au bal, elle fut l’exquisité même.

Tout le monde enviait l’ami Delarue.

Les yeux de la fiancée luisaient ainsi que des escarboucles.

Son teint aurait fait paraître livides les plus impériales cerises de Montmorency, et je savais, moi, que cet incarnat ne devait pas être, exclusivement, mis sur le compte de la pudeur.

Les deux époux, à un moment, disparurent, furtifs.

Les vers de Dujardin dans le Chevalier du Passé me bourdonnaient aux tempes :

Elle va livrer son corps de folle
Aux dangereuses hyperboles.

Et — c’est bête — en rentrant chez moi, j’étais tout drôle.

1. Le boulier est un instrument qui sert à calculer, au moyen de boules enfilées. Les Chinois s’en servent couramment et le dénomment swan-pan.

Source : Alphonse Allais. Le Parapluie de l’escouade. Paul Ollendorff, 1893.

VN:F [1.9.22_1171]
Rating: 0.0/10 (0 votes cast)
VN:F [1.9.22_1171]
Rating: 0 (from 0 votes)
Post Popularity 0%  
Popularity Breakdown
Comments 0%  
Ratings 0%  

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>