COMFORT

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Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j’adore l’Angleterre.

Je lâcherais tout, même la proie, pour Londres.

J’aime ses bars, ses music-halls, ses vieilles femmes saoules en chapeau à plume.

Et puis, il y a une chose à se tordre qui vaut, à elle seule, le voyage : c’est la contemplation du comfortable anglais.

Le monsieur qui, le premier, a lancé la légende du comfortable anglais était un bien prodigieux fantaisiste. J’aimerais tant le connaître !

Le comfortable anglais !… Oh ! laissez-moi rire un peu et je continue.

D’ailleurs ça m’est bien égal, le confortable.

Quand on a été, comme moi, élevé à la dure par un père spartiate et une mère lacédémonienne, on se fiche un peu du confortable.

Les serviettes manquent-elles ? je m’essuie au revers de ma manche. Les draps de lit ont-ils la dimension d’un mouchoir de poche ? eh ! je me mouche dedans, puis, pirouettant sur mes talons, je sifflote quelque ariette en vogue.

Voilà ce que j’en fais du confortable, moi.

Et je ne m’en trouve pas plus mal.

 

Pourtant, une fois…

(J’avertis mes lectrices anglaises que l’histoire qui suit est d’unshocking…)

Pourtant, une fois, dis-je, j’aurais aimé voir London (c’est ainsi que les gens de l’endroit appellent leur cité) un tantinet plus confortable.

À Londres, vous savez, ça n’est pas comme à Paris.

Dans un sens particulier, dans le sens chalet, Paris est une véritable petite Suisse.

Il est vrai — oh ! le beau triomphe que de casser l’aile aux rêves ! — il est vrai qu’au gentil mot de chalet, le langage administratif ajoute de nécessité.

Qu’importe, ô Helvétie !

À propos d’Helvétie, c’était justement la mienne — je reviens à mes moutons — qui se trouvait cruellement en jeu, ce jour-là.

J’avais bu beaucoup d’ale, pas mal de stout et un peu trop de porter.

Je regagnais mon logis. Il pouvait être cinq ou six heures du soir.

À l’entrée de Tottenham Court Road, je regrettai vivement… le boulevard Montmartre par exemple.

 

Le boulevard Montmartre est bordé, sur ses trottoirs, de kiosques à journaux, de colonnes Morris, et de… comprenez, Parisiens.

Tottenham Court Road, une belle artère, d’ailleurs, manque en totalité de ces agréments de la civilisation, et vous savez qu’en Angleterre il est absolument dangereux de lire les affiches de trop près.

Entrer quelque part et demander au concierge… dites-vous ?… Doux rêveurs !

En Angleterre, nul concierge. (Ça, par exemple, c’est du confortable.)

Alors, quoi ?

Mon ale, mon stout, mon porter s’étaient traîtreusement coalisés pour une évasion commune, et je sentais bien qu’il faudrait capituler bientôt.

Pourrais-je temporiser jusqu’à Leicester Square ? That was the question.

Je fis quelques pas. Une angoisse aiguë me cloua sur le sol.

Chez moi le besoin détermine le génie.

J’avisai un magasin superbe, sur les glaces duquel luisaient, en lettres d’or, ces mots : Albert Fox, chimist and druggist.

 

J’aime beaucoup les pharmacies anglaises à cause de l’extrême diversité des objets qu’on y vend, petites éponges, grosses éponges, cravates, jarretières, éponges moyennes, etc.

J’entrai résolument.

— Good evening, sir.

— Good evening, sir.

— Monsieur, continuai-je en l’idiome de Shakespeare, je crois bien que j’ai le diabète…

— Oh ! reprit le chemist dans la même langue.

— Yes, sir, et je voudrais m’en assurer.

— La chose est tout à fait simple, sir. Il n’y a qu’à analyser votre… do you understand ?

— Of course, I do.

Et pour que je lui livrasse l’échantillon nécessaire, il me fit passer dans un petit laboratoire, me remit un flacon de cristal surmonté d’un confortable entonnoir.

Quelques secondes, et le flacon de cristal semblait un bloc de topaze.

Je me rappelle même ce détail, — si je le note, ce n’est pas pour me vanter, car je suis le premier à trouver la chose dégoûtante, — le flacon étant un peu exigu, je dus épancher l’excédent de topaze dans quelque chose de noir qui mijotait sur le feu.

Sur l’assurance que mon analyse serait scrupuleusement exécutée, je me retirai, promettant d’en revenir chercher le résultat le lendemain à la même heure.

— Good night, sir.

— Bonsoir, mon vieux.

Le lendemain, à la même heure, le steamer Pétrel cinglait vers Calais, recélant en sa carène un grand jeune homme blond très distingué qui s’amusait joliment.

C’est égal, si jamais je deviens réellement diabétique, je croirai que c’est le dieu des english chemists qui se venge.

Source : Alphonse Allais. À se tordre : histoires chatnoiresques, Paul Ollendorff, 1891.

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