CHIGNEUX

[ A+ ] /[ A- ]

Quand on découvrit un beau matin — beau ? — monsieur le baron Coudeuil de Travers, assassiné dans son petit bois des Bistoquettes, la rumeur publique fut unanime à désigner comme coupable le nommé Chigneux (Jules-César).

Ce Chigneux était un paysan, ni propriétaire, ni fermier, ni journalier, ni commerçant, ni industriel, ni rien du tout. On l’accusait d’équilibrer son maigre budget grâce à des virements portant de préférence sur les légumes d’autrui et les lièvres circonvoisins, le tout mijoté sur du bois mort — ou vif — rarement facturé.

Devant les graves imputations de la rumeur publique, Chigneux prit des airs innocents qui changèrent les doutes en certitudes, car, ainsi que l’a fait si judicieusement observer l’éminent jurisconsulte Bérard des Glajeux, dès qu’un prévenu prend des airs innocents, tenez pour certain qu’il est coupable.

Le brigadier de gendarmerie procéda à une enquête qui ne prouva pas grand chose et à une perquisition qui ne découvrit rien du tout.

Après avoir mis sens dessus dessous les modestes meubles et l’inconfortable literie de Chigneux, les gendarmes allaient se retirer quand ce dernier eut la malencontreuse idée de leur décocher la facétie du Parthe. Désignant son pauvre intérieur dévasté comme par un tremblement de terre :

— Et l’on prétend, ricana-t-il, que vous êtes les représentants de l’ordre.

Chigneux avait raté là une belle occasion de se taire. Estimant qu’une blague en vaut une autre, le brigadier se retourna, et frappant de la main une superbe peau de lapin accrochée à une solive extérieure et séchant au soleil :

— Combien que tu l’as payé au marché, celui-là ?

Cette simple allusion à un léger délit de chasse perdit Chigneux, dont la physionomie revêtit à l’instant une teinte terreuse — ce qui, chez les campagnards mal tenus est la façon de devenir pâle.

Subitement illuminé par la lividité de Chigneux, le brigadier introduisit dans la peau de lapin une main fureteuse. Il en sortit successivement un bouchon de paille, un portefeuille contenant quelques papiers de M. Coudeuil de Travers, un porte-monnaie muni d’une centaine de francs, et enfin une montre aux armoiries et initiales du feu baron.

Si vous vous imaginez que Chigneux fut le moins du monde interloqué par cette extraction, je vous engage à rayer cela de vos tablettes. Chigneux fut indigné tout simplement.

— Ah ! nom de Dieu de bon Dieu de tonnerre de Dieu ! s’écria-t -il, si je connaissais le bougre de galvaudeux qui est venu me foutre tout ça dans ma peau de lapin !…

En beaucoup moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, et sans qu’on prêtât la moindre attention à sa colère, Chigneux fut menotté et incarcéré à la prison de

Caen.

À l’instruction, Chigneux changea ses batteries.

Il avouait, maintenant, sans avouer.

Eh bien ! oui, c’était lui qui avait tué le baron, mais pas pour le voler, grand Dieu ! Chigneux était braconnier, et tout, mais pas voleur.

— Pourtant, objectait le juge d’instruction, et le porte-monnaie ? Et la montre ?

— Eh ben, justement ! ripostait Chigneux avec un à-propos génial, c’était pour écarter les soupçons.

— ??? s’étonnait le magistrat.

— Eh ben, justement ! C’était pour faire croire à un vol.

Et Chigneux détaillait avec mille détails une obscure et touchante histoire d’amour. Une jeune fille l’aimait qu’il aimait aussi. Il allait l’épouser quand le baron Coudeuil arriva et, à coup d’or, séduisit la petite. Alors, n’écoutant que sa passion, Chigneux, une nuit, guetta l’infâme. Un coup de fusil, pan, ça y est ! Quant à dire le nom de la jeune fille, jamais de la vie ! Chigneux était braconnier, et tout, mais pas médisant.

La version du crime passionnel s’accrédita vite dans le public. Toutes les dames du Calvados dignes de ce nom s’apitoyèrent sur Chigneux.

Ce fut un beau procès.

Me Tocquard, une des gloires du barreau de Caen, réalisa ce tour de force inouï de se surpasser lui-même :

— Messieurs de la Cour, messieurs les jurés, l’homme que vous avez devant les yeux est la personnalité la plus intéressante que j’ai jamais eu à défendre au cours déjà long de ma noble carrière…

Et il raconta, en la poétisant, la fable de Chigneux, délicieuse idylle forestière.

Chigneux aimait, il était aimé. Bientôt, il allait conduire à l’autel, toute rose sous sa rose blanche, l’exquise créature. L’amour aurait refait à ce braconnier une véritable virginité de garde-chasse. Ils seraient si heureux. Et voilà qu’un hobereau vil et débauché versait à torrents, sur tout ce bonheur, le désespoir et la honte… Ah ! messieurs les jurés !

Pas très fixés, messieurs les jurés répondirent oui sur certaines questions, non sur certaines autres, et le tribunal appliqua vingt ans de travaux forcés à notre ami Chigneux.

 

Sur l’insistance indignée de Me Tocquard, le jugement fut cassé. Un juré, en effet, au cours des débats, avait souhaité à un de ses collègues qui éternuait, que Dieu

le bénît !

Six mois sont passés.

Pendant cet intervalle, de l’eau a coulé sous le pont, M. Grévy a remplacé le maréchal de Mac-Mahon à la présidence de la République et Me Tocquard, du barreau de Caen, un républicain de la veille, a été nommé procureur à la Cour de Rouen.

C’est précisément devant la Cour de Rouen que l’affaire Chigneux va se dérouler à nouveau.

En apprenant le nom de l’avocat bécheur, Chigneux poussa un cri de joie.

— Celui qui était mon avocat à Caen ?

— Le même.

— Ah ! ben, me v’là tranquille à c’te heure. C’est un camarade, ç’ui-là !

Me Tocquard se leva pour prononcer son réquisitoire.

— Messieurs de la cour, messieurs les jurés, l’homme que vous avez devant les yeux…

Chigneux était radieux. Évidemment, Tocquard allait répéter à ceux de Rouen ce qu’il avait dit à ceux de Caen.

— L’homme que vous avez devant les yeux, reprit gravement le procureur, est la personnalité la plus dangereuse, la brute la plus redoutable qu’il m’ait été donné de contempler au cours de ma longue carrière de criminaliste.

Pour le coup, Chigneux perdit de son assurance dans les proportions de 75 à 80 pour cent.

Le réquisitoire continua sur ce ton, plutôt malveillant.

Quand on demanda à Chigneux s’il avait quelque chose à ajouter pour sa défense, il se leva et désignant, du doigt, le procureur :

— J’ai qu’une parole à dire, messieurs, prononça-t-il, c’est que, pour du toupet, cet homme-là a du toupet.

Et il se rassit tranquillement.

La réponse du jury fut affirmative sur tous les points, muette sur les circonstances atténuantes. Le tribunal, etc., etc., condamna Chigneux (Jules-César) à la peine de mort.

Heureusement, nous vivions sous un prince ennemi de la peine de mort.

Jules Grévy gracia Jules Chigneux, lequel fut, à bref délai, embarqué sur un paquebot en partance pour la Nouvelle-Calédonie.

Là, Chigneux se conduisit bien. Il fut l’objet de diverses faveurs successives et obtint une concession.

Plus tard, il épousa une charmante jeune fille condamnée à vingt ans pour avoir précipité dans les water-closets un enfant fraîchement né — avec cette circonstance atténuante qu’elle avait immédiatement remis le couvercle en place pour éviter un courant d’air au bébé.

Bref, Chigneux serait actuellement le plus heureux des hommes sans la cruelle nécessite où il gémit d’avoir à mépriser la magistrature et le barreau de sa belle patrie.

Source : Alphonse Allais. Vive la vie !, Flammarion, 1892.

VN:F [1.9.22_1171]
Rating: 0.0/10 (0 votes cast)
VN:F [1.9.22_1171]
Rating: 0 (from 0 votes)
Post Popularity 0%  
Popularity Breakdown
Comments 0%  
Ratings 0%  

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>