ARFLED

[ A+ ] /[ A- ]

Voilà seulement cinq ou six ans, j’étais loin de la position brillante à laquelle je suis parvenu, beaucoup plus d’ailleurs par mon mérite — quoi qu’en disent les imbéciles — que par les femmes. À cette époque, bien humble était ma tenue, insuffisantes mes ressources, indélicats parfois mes modi vivendi, chimérique mon mobilier, illusoire mon crédit.

J’habitais alors un hôtel meublé, l’hôtel des Trois-Hémisphères, sis dans le haut de la rue des Victimes.

La clientèle de cet établissement se recrutait principalement dans le monde des cirques et des music-halls de l’univers entier.

J’y rencontrai des hommes-serpents de Chicago, des ténors de Toulouse, des clowns de Dublin et même une charmeuse de serpents de Chatou.

 

J’adorais la patronne ; c’était d’ailleurs une exquise patronne, blonde, un peu trop forte, plus très jeune, mais encore très fraîche, avec des yeux qui ne demandaient qu’à rigoler.

J’aimais beaucoup moins le patron, et, pour mieux dire, je l’abhorrais.

J’étais en cela de l’avis d’Arfled.

Arfled ? qui ça, Arfled ? Comment, vous ne connaissez pas Arfled ?

Anglais, très joli garçon, souple et fort, distinction exquise, possession incomplète de la langue française, mais qu’importe ? quand on a la mimique pour soi.

Situation sociale : clown au cirque Fernando.

— Arfled, lui dis-je un jour, quel drôle de nom vous avez !

Et il me raconta que, dans l’origine, il s’appelait Alfred, mais qu’un jour, ayant découpé dans une étoffe les lettres qui composent ce nom pour les appliquer sur un costume, la femme chargée de cet ouvrage se trompa dans la disposition et les cousit ainsi : Arfled.

Ce nouveau nom lui plut beaucoup et il le garda.

Oh ! non, Arfled n’aimait pas M. Pionce, le patron des Trois-Hémisphères.

Pourquoi ? Je ne saurais l’assurer, mais je m’en doute.

L’affection qu’il aurait pu porter au ménage Pionce s’était concentrée, je suppose, tout entière et trop exclusive sur madame Pionce.

Arfled était un garçon de goût, voilà tout.

 

Deux fois par jour, Arfled constituait, pour la jolie madame Pionce, un divertissement sans bornes.

Le matin, il descendait mettre sa clef au bureau de l’hôtel.

Madame Pionce s’y trouvait-elle seule, alors c’était sur toute la face d’Arfled un enchantement extatique. Ses yeux reflétaient l’azur du septième ciel. Sa bouche s’arrondissait en cul-de-poule, comme le ferait une personne qui ressentirait une transportante saveur.

Et des compliments :

— Bonnjô, médéme Pionnce, comment pôté-vô ? Havé-vô passé le bonne nouite ? Jamé, médéme Pionnce, jamé, vô étiez plous jaôlie qu’aujôd’houi ! Bonnjô, médéme, bonne appétite !

Si, à l’heure de la descente, M. Pionce se trouvait là, Arfled prenait une tête de dogue hargneux. Il relevait le col de son pardessus, enfonçait son chapeau sur les yeux et poussait des grognements de mauvais bull.

Le soir, à la rentrée, répétition exacte des scènes ci-dessus, selon que M. Pionce se trouvait là ou pas.

Si bien qu’au seul aspect d’Arfled, madame Pionce se sentait toute pâmée de rire.

 

Un matin, Arfled trouva madame Pionce en conversation avec un locataire.

— Et M. Pionce, disait l’homme, comment va-t-il ?

— Pas mieux, je vais envoyer chercher le médecin.

La physionomie d’Arfled se convulsa et, sur le ton du plus cruel désespoir, il s’informa :

— M. Pionce, il été méléde ?

— Mais oui, monsieur Arfled, il a toussé toute la nuit…

— Toutte lé nouitte ? Aoh ! aoh ! Pauv’homme !

Et le soir, Arfled s’enquit avec une sollicitude touchante du rhume de M. Pionce.

— Je vous remercie, il va un peu mieux.

Arfled joignit les mains, leva les yeux au ciel :

— Aoh ! Mêci, mon Diou, mêci !

Malheureusement le mieux ne se maintint pas. Le lendemain, aggravation, vésicatoires.

Arfled faillit se trouver mal.

Le soir, un peu d’amélioration.

Arfled tomba à genoux dans le bureau et entama un cantique d’action de grâces :

Thanks, my Lord ! Thanks !

Malgré son inquiétude et sa peine, la pauvre madame Pionce, mise en joie par cette comédie, se tordait.

Ainsi se passa la semaine, avec des alternatives de mieux et de pire.

Un soir, Arfled rentrait.

Madame Pionce se trouvait dans le bureau de l’hôtel, entourée de quelques personnes pleines de sollicitude.

Ses traits tirés, ses yeux rouges indiquaient que cela n’allait pas mieux et que tout était peut-être fini.

Mais à la vue d’Arfled, à l’idée de la tête qu’il ferait en apprenant la fatale nouvelle, madame Pionce oublia tout.

Elle se renversa dans son fauteuil, secouée par une crise de rire.

Et ce ne fut qu’après cinq minutes convulsives qu’elle put lui dire, d’une voix encore coupée par des éclats d’hilarité.

— Il… est… mort !

Source : Alphonse Allais. Pas de bile ! Flammarion, 1893.

VN:F [1.9.22_1171]
Rating: 0.0/10 (0 votes cast)
VN:F [1.9.22_1171]
Rating: 0 (from 0 votes)
Post Popularity 0%  
Popularity Breakdown
Comments 0%  
Ratings 0%  

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>