ANESTHÉSIE

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Nous faisions de la poésie,
Anesthésie, Anesthésie…
Etc.

(Air connu.)

 

Le premier étage de cette somptueuse demeure était occupé par un dentiste originaire de Toulouse qui avait mis sur sa porte une plaque de cuivre avec ces mots : Surgeon dentist.

Dans leur ignorance de la langue anglaise, les bonnes de la maison avaient conclu que le Toulousain s’appelait Surgeon et disaient de lui, sans qu’une protestation discordante s’élevât jamais : « Un beau gars, hein, que M. Surgeon ! »

(Au cas où cette feuille tomberait sous les yeux d’une bonne de la maison, qu’elle sache que surgeon signifie chirurgien en anglais.)

Les bonnes de la maison étaient, en cette occurrence, de fines connaisseuses, car M. Surgeon (conservons-lui cette appellation) constituait, à lui seul, un des plus jolis hommes de cette fin de siècle.

Imaginez-vous le buste de Lucius Verus, complété par le torse d’Hercule Farnèse, — en plus moderne, bien entendu.

 

Le deuxième étage de la somptueuse demeure en question était occupé par M. Lecoq-Hue et sa jeune femme.

Pas très bien, M. Lecoq-Hue. Petiot, maigriot, roussot, le cheveu rare, l’œil chassieux ; non, décidément, M. Lecoq-Hue n’était pas très bien ! et jaloux, avec ça, comme une jungle ! L’histoire de son mariage était des plus curieuses et l’on a écrit bien des romans pour moins que cela.

Très riche, il fit connaissance d’une jeune fille très belle, institutrice des enfants de sa belle-sœur. Il devint éperdument amoureux de la jolie personne, obtint sa main et en profita pour l’épouser.

L’institutrice ne lui pardonna jamais d’être si laid et si insuffisant. Bien avant l’hymen accompli, elle avait juré de se venger. Après l’hymen, elle renouvela son serment, plus farouche, cette fois, et mieux informé.

 

Il ne se passait pas de jour où M. Surgeon ne rencontrât dans l’escalier la délicieuse et superbe Mme Lecoq-Hue.

Chaque fois, il se disait :

— Mâtin !… voila une femme avec laquelle on ne doit pas s’embêter !

Chaque fois, elle se disait :

— Mâtin !… voilà un homme avec lequel on ne doit pas s’embêter !

(Je ne garantis pas la teneur scrupuleuse de ce double propos, mais je puis en certifier l’esprit exact.)

Ils finirent par se saluer, et, peu de temps après, ils en arrivèrent à se demander des nouvelles de leur santé.

Et puis, peu à peu, ils parlèrent de choses et autres, mais furtivement, hélas ! et toujours dans l’escalier. Un jour, Surgeon, enhardi, osa risquer :

— Quel dommage, madame, que vous soyez pour moi une si mauvaise cliente !

Regret mêlé de madrigal, car, entre autres perfections, Mme Lecoq-Hue était douée d’une dentition à faire pâlir tous les râteliers de la côte d’Afrique.

 

Ce regret mêlé de madrigal dégagea dans l’esprit de Mme Lecoq-Hue la lueur, soudaine de la bonne idée.

Le lendemain, avec cet air naturel qu’ont toutes les femmes qui se préparent à un mauvais coup (ou un bon) :

— Mon ami, dit-elle, je descends chez le dentiste.

— Quoi faire, ma chérie ?

— Mais… faire ce qu’on fait chez les dentistes, parbleu !

— Tu as donc mal aux dents ?

— J’en suis comme une folle.

— Mal d’amour.

— Idiot !

Et, sur ce mot de conciliation, elle descendit l’étage qui la séparait de M. Surgeon.

Mal aux dents… elle ! Allons donc ! M. Lecoq-Hue sentit poindre en son cœur l’aiguillon du doute.

Lui aussi connaissait le beau Surgeon, le superbe Lucius Vérus, l’inquiétant Hercule Farnèse du premier.

Non, mal aux dents, cela n’était pas naturel. Livide de jalousie, il sonna à son tour à la porte du chirurgien.

Ce fut M. Surgeon lui-même qui vint ouvrir.

— Vous désirez, monsieur ?

Trac ? honte ? crainte de s’être trompé ? On ne sait ; mais M. Lecoq-Hue balbutia :

— Je viens vous prier de m’arracher une dent.

— Parfaitement, monsieur, asseyez-vous ici, dans ce fauteuil. Ouvrez la bouche. Laquelle ?

— Celle-ci.

— Parfaitement… Sans douleur ou avec douleur ?

Et le terrible homme prononça avec, comme si ce simple mot eût comporté un h aspiré et un k, mais un de ces k qui ne pardonnent pas :HAVECK !

— Sans douleur! blêmit le mari.

Aussitôt les protoxydes d’azote, les chloroformés, les chlorures de méthyle s’abattirent sur l’organisme du malheureux, comme s’il en pleuvait.

 

Quelques instants plus tard, dans le cabinet voisin, comme la belleMme Lecoq-Hue objectait faiblement :

— Voyons, relevez-vous, si mon mari…

— Ah votre mari ! s’écria Surgeon en éclatant de rire. Votre mari… vous ne pouvez pas vous faire une idée de ce qu’il dort !

Et comme ils l’avaient bien prévu tous les deux, ils ne s’embêtèrent pas.

Source : Alphonse Allais. À se tordre : histoires chatnoiresques, Paul Ollendorff, 1891.

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